Une pasteure suisse à bord du «Sea Watch 4»

La pasteure et journaliste des Grisons Constanze Broelemann est en route à bord du navire «Sea Watch 4». Dans une interview, elle témoigne de sa situation et de celle des rescapés.

Financé par l’Église protestante d’Allemagne (EKD), soutenu par le Conseil de l’Église évangélique réformée de Suisse (EERS) et la Conférence des évêques suisses (CES), le navire «Sea Watch 4» arrive au terme de sa première mission de sauvetage en Méditerranée. Ayant accueilli un grand nombre de réfugiés, étant en outre  aux prises avec les différentes mesures sanitaires, le navire peine à se trouver un port. Constanze Broelmann, pasteure de la paroisse d'Ausserdolmeschg dans les Grisons, rédactrice en chef du site «reformiert.info», partage la vie de l’équipage et écrit régulièrement des comptes rendus sur son blog «Seenotizen». Interview.

Pouvez-vous nous décrire brièvement la situation sur le «Sea Watch 4»?

Actuellement, nous avons 353 réfugiés à bord, auxquels s’ajoutent les 28 membres de l’équipage de 12 nationalités différentes. Il faut imaginer que tous les ponts sont pleins. Les gens sont pris en charge par l'équipage vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Heureusement, nous avons maintenant trouvé un havre de paix et nous allons confier les rescapés aux Italiens à Palerme. Là, ils seront mis sur un navire de quarantaine. En tant qu'équipage, nous devrons également passer deux semaines en quarantaine.

Les membres de l'équipage sont-ils issus d'un contexte ecclésial?

Très peu d'entre eux. Ils sont accompagnés d'un professeur de religion autrichien. Sinon, ce sont des personnes issues de contextes différents, toutes guidées par l'idée humaniste de sauver des vies.

Quelle est l'ambiance sur le bateau?

L'atmosphère est instable. Une bagarre peut éclater soudainement ici ou là. L'équipage doit toujours être vigilant et présent. Malgré cela, beaucoup de réfugiés affirment que, pour la première fois depuis des années, ils se sentent en sécurité et en paix.

Quelle est votre fonction à bord?

Je suis ce qu'on appelle une «journaliste intégrée». En d'autres termes, une journaliste qui est au cœur de l'action. Je ne me contente pas seulement de rendre compte de mon séjour sur le blog «Seenotizen», mais que je suis aussi là pour donner un coup de main.

Quelles ont été vos tâches jusqu'à présent?

J'ai distribué de l'eau, aidé à doucher les réfugiés après le sauvetage et à les envelopper dans des couvertures de survie. J'ai fait la cuisine et pris en charge des veilles de nuit.

N'est-ce pas une situation inhabituelle, pour un journaliste, d'observer et de rapporter, mais aussi d'aider?

Je me suis de plus en plus imprégnée des tâches et de la situation à bord. Les membres de l'équipage ont été très ouverts à mon égard. J'aime le travail ici, l’équipage international et les réfugiés qui ont beaucoup à raconter.

N'est-ce pas là un manque d’indépendance journalistique ?

Je suis une personne qui, malgré la proximité, peut garder ses distances. Je pense que c'est ce qui m'aide dans mon travail. À aucun moment je n'ai eu le sentiment d'avoir perdu mon objectivité journalistique.

Comment gérez-vous cela exactement?

C'est dans ma nature. L'équipage m'aide à garder mes distances et j'ai un ami avec qui je peux communiquer sur le bateau. J'ai également des contacts avec mes proches et ma famille, restés à terre. Je lis régulièrement les nouvelles. Je peux donc toujours garder mes distances.

Comment la situation en lien avec la pandémie est-elle prise en charge ?

C'est un défi supplémentaire qui vient s'ajouter aux conditions de sauvetage, déjà difficiles. Nous portons tous un équipement de protection, composé d'une combinaison et d'un masque, lorsque nous sommes avec les personnes secourues. Tout le monde à bord est régulièrement contrôlé pour détecter la fièvre et, sur le pont, tout le monde doit porter un masque.

Qu'est-ce qui vous a fait le plus réfléchir jusqu'à présent?

Il y a beaucoup de choses. D'une part, les rêves et les espoirs des migrants. L'un d'eux m'a dit qu'il aimerait devenir acteur. Un autre qu’il voudrait aller aux Pays-Bas, parce qu'il aime beaucoup les vaches. Savoir que tous ne réaliseront pas leurs rêves aussi rapidement qu’ils ne le souhaitent, savoir que le racisme et le harcèlement continueront pour la plupart d’entre eux est un fait lourd à porter. D'autre part, je suis reconnaissante pour mon existence et j'admire la joie de vivre de nombreux Africains.

Au cours de la préparation de la mission, plusieurs voix se sont élevées contre de l’engagement de l'Église en faveur du sauvetage maritime privé. Percevez-vous ces critiques différemment depuis que vous êtes à bord?

Oui, je suis devenue plus critique envers les détracteurs et leurs phrases parfois polémiques, telles que «toute l'Afrique ne peut pas venir en Europe». Derrière tout cela, il y a simplement la peur de l'étranger et l'ignorance.

En tant que pasteure, comment allez-vous accueillir ces critiques à l'avenir?

Je crois beaucoup en une Église qui parle, mais aussi qui agit. Des gens se noient en Méditerranée centrale. C'est une question de vie ou de mort. Lorsque quelqu’un critique les volontaires de telles actions humanitaires, je ne comprends pas cela et ne l’apprécie pas non plus.

Le «Sea-Watch 4» est soutenu par diverses organisations, dont l'Église protestante d’Allemagne (EKD). Cela a-t-il facilité la recherche d'un port?

Je pense qu'un bateau d'Église peut créer de la pression sur les gouvernements. Le président du Conseil de l'EKD, Heinrich Bedford-Strohm, s'engage de manière très visible en faveur de la «Sea Watch 4». Le fait que des membres de l'organisation internationale Médecins sans frontières soient à bord est également utile.