Quatre sites pour contrer l’extrémisme en ligne 

Entre 2018 et 2019, quatre expérimentations de lutte contre la propagande radicale ont été initiées par Jeunes et médias, plateforme de l’Office fédéral des assurances sociales (OFAS). Blogs, comptes Instagram ou vidéo ont été alimentés par des jeunes, supervisés par différents spécialistes. Si leur audience est restée confidentielle, le concept pourrait néanmoins servir de modèle.

« Dans mon éducation, mon entourage et ma communauté, lorsque j’étais plus jeune, la priorité était donnée à l’aspect pratique et extérieur. Bien faire ses cinq prières, en insistant sur des détails concernant la gestuelle et en faisant également des prières surérogatoires, savoir réciter le plus de textes du coran possible même lorsque l’on n’est pas arabophone […] Malheureusement, cet accent mécanique m’a amenée à un automatisme dans ma pratique sans lui donner de sens ni de réflexion. Certains musulmans, bien souvent n’ayant pas même des connaissances approfondies de l’islam, ajoutaient même des interdits divers et variés sans même leur donner de raison, de signification ou de source. […]  D’après moi, la remise en question fait partie intégrante de la foi en Dieu. »

Ces phrases sont extraites du texte, intitulé Les doutes et le sens publié par Amani, blogueuse anonyme sur le site Positivislam.ch. Avec plus de 4000 vues, il fait partie des textes les plus lus du site. Celui-ci a été initié par le Centre suisse islam et société (CSIS) de l’Université de Fribourg, tout comme trois autres projets retenus pour le programme « Lutter contre l’extrémisme en ligne » de la plateforme Jeunes et médias (voir encadré). Positivislam.ch reste le seul projet francophone, les autres n’ayant, pour l’heure, pas été traduits.

L’objectif commun de ces contenus ? « Proposer des contre-discours et des discours alternatifs à la propagande djihadiste en ligne », explique le site de Jeunes et médias. La décision date de son plan « extrémisme et radicalisation 2017-2019 » et fait partie de la stratégie de lutte antiterroriste suisse.

 Le rôle d’internet

Il faut se remettre dans le contexte d’alors : en 2015, l’Etat islamique recrute de jeunes Européens grâce à une propagande ciblée et professionnelle. Une étude sur la radicalisation djihadiste en Suisse est alors conduite par la professeure Miryam Eser Davolio, à l’Institut de la diversité et de la participation sociale (Haute école de travail social de l’Université des sciences appliquées de Zurich). Elle pointe d’abord une série de difficultés socioprofessionnelles. Mais aussi, entre autres, le manque de connaissances religieuses et le rôle d’internet. Actualisé en 2019, ce travail confirme que les connaissances théologiques limitées sont exploitées par les personnes effectuant de la propagande et du recrutement.

L’Etat, producteur de théologie musulmane ?

Sur knowislam.ch, si certains contenus restent relativement généralistes (« qu’est-ce que l’islam, qu’est-ce que le hadith »), d’autres sont clairement des interprétations religieuses (« qu’en est-il de la vie après la mort », « la pitié de Dieu »…). Est-ce à l’Etat d’endosser ce rôle ? Face à ces questions, Miryam Eser Davolio précise immédiatement : « clairement, la Confédération n’a pas à produire de contenus théologiques. Ici, elle n’a pas été l’initiatrice directe, mais a simplement facilité des actions de prévention. Ce sont bien les associations partenaires qui ont été initiatrices et porteuses de projets. » Reste que celles-ci ne sont pas toujours explicitement citées. Pour Knowislam.ch, le partenaire, en l’occurrence, l’Institut pour la coopération et le dialogue interculturels de Zurich, n’est pas mentionné sur les contenus. La page Facebook du projet indique simplement qu’il s’agit d’un « nouveau portail sur l’islam produit par un ‹ centre religieux › ». Un flou que n’ont pas manqué de pointer de jeunes collégiens à qui ces vidéos ont été présentées dans le cadre de l’évaluation finale.

Dans le cas de Positivislam.ch au contraire, la démarche a été explicitée. Le site a été pensé avec de jeunes bloggeur·e·s, notamment choisi·e·s au sein de l’association, Frislam, impliquée dans la vie politique et sociale à Fribourg. « Frislam nous a plutôt aidés à recruter des jeunes dans les associations de jeunes musulmans, mais nous avons également activé des réseaux internes au CSIS. Nous voulions des participants musulman·e·s ou non et de différents milieux, inséré·e·s ou non dans des communautés. Il fallait des jeunes avec des connaissances, qui aient entre 18 et 30 ans, l’âge où l’on accède aux droits politiques et à la citoyenneté », précise Federico Biasca, chercheur au CSIS et responsable de Positivislam.ch.

Recruter des participants n’a pas toujours été chose aisée. « C’était dur, car pour les participants, il s’agissait de raconter leur vraie histoire et certains avaient peur qu’en s’affichant comme musulman, ils soient réduits à leur seule religion », pointe Dominik Müller, ethnologue au sein de l’Institut d’anthropologie sociale et de savoirs culturels empiriques de Zurich (ISEK), qui a coordonné le projet vidéo Swissmuslimstories (voir encadré). Ce qui explique peut-être le choix de l’anonymat des participants pour d’autres projets.

Besoin de contenus irréprochables

Les contenus des quatre projets ont été revus par des experts universitaires avant parution. Sans risque de générer des propos trop lisses et donc peu crédibles ? Là aussi, la nuance est nécessaire. « Pour Positivislam, toutes les contributions reçues étaient de très bonne qualité et équilibrées. La relecture n’a jamais eu l’objectif de censurer des propos, mais plutôt de s’assurer de sa clarté, pour éviter d’aller à l’encontre du projet. La parole des bloggeur·e·s. est restée authentique ; tout au long des 40 publications, ils ont parlé de l’islam à partir de vécus très divers. Les thématiques n’ont pas été fixées à l’avance, nous les avons découverts à la réception des textes : féminisme, propagande djihadiste, racisme… », assure Federico Biasca, pour qui le fait qu’une institution ait soutenu le projet n’entame en rien sa crédibilité.

L’enjeu, a aussi et surtout été que les discours ne tendent pas vers des propos apologétiques ou orientés vers la défense d’idées arrêtées. « Nous tenions vraiment à ce qu’une parole vraie et diverse surgisse, et ne souhaitions pas que ces vidéos soient l’occasion pour certains de positionner leur agenda spécifique », insiste Dominik Müller.

Mais le rapport final de Jeunes et médias, signale pour Knowislam.ch, que « les simplifications opérées par souci d’intelligibilité ne résistent pas toutes à une analyse théologique ». Autrement dit, vouloir expliquer de la théologie en format Instagram reste un exercice périlleux. Identification positive

A les visionner, tous ces contenus reflètent d’abord une diversité de situations et de manières de croire, et non un islam monolithique, absolument épanoui et intégré. SwissMuslimStories évoque, par exemple, l’histoire d’une femme dont l’intégration professionnelle s’est retrouvée compliquée dès le moment où elle a choisi de porter le voile, ou celle d’une jeune graffeur passé par l’illégalité. « Une histoire qui a d’ailleurs suscité pas mal de commentaires chez des collégiens qui l’ont vue », se souvient Miryam Eser Davolio. Si une place est laissée au doute, aux questionnements et à l’individualité, le ton général reste cependant positif. Ce qui pourrait paraître lénifiant à une audience généraliste, mais s’est avéré clé pour le public cible. « Les 13-14 ans ont massivement souligné combien ils étaient soulagés de voir enfin quelque chose de positif sur leur religion. Ils ont une impression d’islam bashing parce que dans les médias, leur religion est toujours associée aux attaques de couteau, à la guerre, aux attentas… », explique Miryam Eser Davolio. « Je crois que ce qui a fait la différence c’est le fait d’avoir eu des propos subjectifs : des musulmans qui parlent d’eux-mêmes et non quelqu’un qui parle à leur place. Mais aussi d’avoir pu montrer leur quotidien » renchérit Dominik Müller.

Définir ns propres modèles

« L’objectif était de définir nos propres projets modèles, parce qu’on ne peut pas se contenter de copier/coller des solutions qui fonctionnent en Allemagne ou en France, et de savoir à quoi être attentifs, quelles sont les ‹ best practices › », explique Miryam Eser Davolio. Auprès de collégiens de différentes écoles qui les ont vus, les contenus ont dans l’ensemble été jugés crédibles et atteint leur but : « ce sont des brise-glace, qui permettent d’ouvrir des conversations… et pourraient d’ailleurs toujours être utilisés en classe », espère la chercheuse. A condition d’être connus, traduits, et de trouver leur public. C’est le vrai point négatif de l’ensemble du projet : sa diffusion est restée extrêmement limitée. Question d’outils à repenser ? De moyens de diffusion ? Ou, toute compte fait, de crédibilité ? « En aucun cas ces discours ne peuvent concerner des personnes déjà acquises à l’idéologie radicale, pour qui c’est un travail socioculturel, psychoéducatif et surtout un accompagnement individuel qui est nécessaire », rappelle, pour finir, Federico Biasca. « Nos projets visent à une prévention universelle, à entamer des réflexions, tout au plus ». L’évaluation finale apporte une piste : c’est au cours de tables rondes, manifestations ou ateliers socioculturels ou scolaires que ces différents sites pourraient trouver une seconde vie. Affaire à suivre.

Les quatre projets soutenus:

• PositivIslam.ch du CSIS a créé une plateforme avec de jeunes blogueur·e·s — non identifié·e·s —. Leurs textes et illustrations, rédigés en français ou en italien présentent une grande diversité de points de vue.

• Swissmuslimstories.ch mené sous l’égide de l’association Ummah (Jeunesse musulmane de Suisse), a réalisé de courtes capsules vidéo avec des musulman·e·s contemporains illustrant la pluralité au sein de cette religion.

• KnowIslam.ch réalisé sous l’égide de l’Institut pour la coopération et le dialogue interculturel de Zurich, est un site et un compte Instagram diffusant citations et vidéos à contenu théologique, dans le but d’aider les musulmans à se forger leur propre opinion.

• www.jugendinfo.win/winfluence du service Jugendinfo Winterthur a produit des vidéos stop motion mettant en scène des situations de violence, haine et préjugés pour entamer des discussions autour de la diversité et de la tolérance.

Source : OFAS