«La fraternité est l'apport des chrétiens à la société»

Le philosophe et Académicien français Jean-Luc Marion débattait, mercredi 6 novembre 2019, au Centre Culturel des Terreaux à Lausanne, avec le professeur et théologien Pierre Gisel sur «la place des Églises dans la société sécularisée contemporaine». Rencontre.

Dans un petit ouvrage publié en 2017 sous le titre Brève apologie pour un moment catholique, Jean-Luc Marion revisite les rapports entre l’Église et la société, et propose quelques pistes pour aujourd’hui. Son moment s’entend dans son sens latin de momentum ou instant critique où l’avenir est en jeu.

Selon vous la question de la fraternité constitue l’enjeu sociétal majeur aujourd’hui.
La société française, comme d’autres, est peut-être politiquement capable d’assurer la liberté et l’égalité, mais toujours moins capable d’assumer la fraternité. Il y a une raison fondamentale à ce déficit: la fraternité suppose un père reconnu en commun et la pratique de la communion qui sont des choses nettement plus compliquées que de simples vertus politiques. L’apport des chrétiens est dans ce sens essentiel pour nos sociétés. Ils sont des spécialistes de la fraternité depuis le commandement de Jésus: «Aimez-vous les uns les autres».

La communauté comme exemple de vie fraternelle relève-t-elle en ce sens du bien commun?
Le bien commun est une des manières d’exprimer la fraternité sur le plan politique ou économique. Cela signifie que la cohésion de la société suppose plus que des intérêts communs. Le bien commun n’est pas la somme des intérêts particuliers. Il s’agit de rechercher une communion avec la personne d’à côté. Mais nos sociétés sont davantage basées sur la compétition avec le voisin.
Le bien commun n’est pas non plus l’intérêt général au sens où il s’agirait d’assurer le minimum pour tous: que tous aient suffisamment d’argent, ou qu’il n’y ait pas de guerre. Non, il s’agit de savoir vivre avec la personne qui est dans la même rue que vous, d’être en union avec votre prochain. C’est ce qui manque dans nos sociétés contemporaines. C’est là que les chrétiens ont un rôle éminent à jouer.

En gros, la définition du chrétien est celui qui aime son prochain

L’action des chrétiens dans la société a donc toute sa place.
Dans l’Église, nous avons la pratique de la communion. En gros, la définition du chrétien est celui qui aime son prochain. Cela peut avoir un impact politique sur les sociétés. Les chrétiens ne sont pas des gens qui veulent gouverner la société mais ils veulent apporter à la société ce qu’elle n’a pas, c’est-à-dire la fraternité.

La fraternité motive-t-elle les prises de position de l’Église sur les questions de bio-éthique?
Dans les questions de PMA ou de GPA, ce qui est clairement revendiqué est l’égalité. Mais l’égalité à tout prix a pour conséquence la destruction de certaines formes de communion ou de fraternité. Dans le cas de la famille, par exemple, au nom de l’égalité tout le monde peut être le «producteur» d’un enfant. Or l’intérêt de la famille réside dans le fait d’être une cellule d’apprentissage de la communion. Une famille monoparentale est très problématique de ce point de vue. Vous ne pouvez pas jouer au football tout seul. Pour faire une société, il faut une communion.

Comment vivre en frères dans une société pluraliste, avec des gens d’autres religions ou sans religion?
Tous les efforts pour établir une fraternité réelle sont à saluer. Le Secours populaire laïc ne s’oppose pas au Secours catholique ou à Emmaüs. Tous sont bienvenus, il ne s’agit pas d’un problème de pouvoir.

Il y a une inintelligence massive du fait chrétien

Beaucoup voient le christianisme comme un ensemble de dogmes incompréhensibles assortis de nombreux interdits.
Ce que les gens qui ne sont pas chrétiens pensent du christianisme ne m’intéresse que d’un point de vue sociologique. Je ne suis pas surpris qu’ils en aient une vision caricaturale. C’est assez normal face à ce que l’on ne connaît pas. C’est vieux comme l’histoire du christianisme. Cela ne m’affecte pas spécialement. Le problème des chrétiens n’est pas tant d’être minoritaires, c’est que les autres ne comprennent rien à la vie chrétienne pour de nombreuses raisons, bonnes ou mauvaises. Il y a une inintelligence massive du fait chrétien. Il faut essayer de ne pas se mettre en colère, de ne pas déprimer, mais d’expliquer.

Vous restez donc plutôt optimiste?
Bernanos disait qu’il y a deux manières d’être idiot: être optimiste ou pessimiste. J’espère ne pas être trop idiot. Je ne suis donc ni pessimiste ni optimiste. Un chrétien n’est pas celui qui parie sur un cheval de course pour savoir qui va gagner. C’est quelqu’un qui sait que le Christ a déjà gagné. Je ne suis pas angoissé par le résultat de la compétition. Je sais que le Christ est mort et ressuscité.

Jean-Luc Marion
Jean-Luc Marion est un philosophe et universitaire français né le 3 juillet 1946 à Meudon. Diplômé de l’École normale supérieure, agrégé de philosophie et docteur en philosophie, il fut d’abord professeur de philosophie à l’université de Poitiers, puis à Paris-X-Nanterre, avant d’occuper à la Sorbonne la chaire de métaphysique précédemment occupée par Emmanuel Levinas. Il fut également professeur invité dans plusieurs institutions, dont l’Université Laval de Québec et l’université Johns-Hopkins (2006, 2007, 2013). La Chaire Étienne Gilson, de l’Institut catholique de Paris, lui a été confiée en 2004-2005. Il est actuellement professeur à l’université de Chicago où il a succédé à Paul Ricœur.
Auteur de nombreux ouvrages de philosophie et de théologie traduits en plusieurs langues, il est élu à l’Académie française le 6 novembre 2008 au fauteuil du cardinal Jean-Marie Lustiger, dont il était proche.
Co-fondateur de la revue théologique Communio, il est membre du Conseil pontifical pour la culture.