Êtes-vous dans la lune?

Il y a cinquante ans, un être humain posait, pour la première fois, le pied sur la Lune, cet astre qui occupe une place si particulière dans notre imaginaire.

Si le Soleil règne en maître sur nos jours, c’est elle qui veille sur nos nuits. Tour à tour disque étincelant et fin croissant d’argent, la Lune est une compagne de toujours de l’espèce humaine. Que l’on vive sur une île perdue ou dans la plus lumineuse des mégapoles, elle nous est si familière que, bien souvent, on ne la remarque même plus. Seules les nuits de pleine lune semblent nous tirer de notre indifférence à son égard.

La Lune, pourtant, est une composante élémentaire de toutes les cosmogonies humaines, ces mythes fondateurs qui racontent la naissance du monde et des humains. Dans son livre La Lune est un roman, l’astrophysicienne Fatoumata Kébé écrit: «La Lune est à l’origine de tous les mythes, de toutes les religions parce qu’elle a toujours été là. On l’a toujours vue. Elle est restée la même depuis que l’humanité existe.» Relire ces récits, c’est garder une attache, aussi ténue soit-elle, avec le monde tel qu’il était vu par nos lointains ancêtres.

Un lièvre sur la Lune

Premier constat: dans toutes les cosmogonies, la Lune n’est jamais bien loin de son alter ego, le Soleil, à qui de nombreux peuples, des Égyptiens aux Incas, vouent un culte. Dans la Chine ancienne, un célèbre mythe rappelle ainsi qu’au début des temps, dix Soleils tournaient autour de la Terre. Chacun apparaissait à tour de rôle pour illuminer le monde. Mais un jour, ils se levèrent tous en même temps. La température monta, la terre brûla, les hommes étaient désemparés. Yi, un archer fameux, s’empara alors de son arc et abattit neuf des dix Soleils. En guise de récompense, il reçut un élixir d’immortalité. La nuit venue, sa femme, Chang’e, ne put résister à la tentation de boire le breuvage. Elle se sentit légère, de plus en plus légère, jusqu’à s’élever dans le ciel jusqu’à la Lune. Immortelle, c’est là qu’elle vit désormais, accompagnée d’un lièvre, chargé de préparer l’élixir d’immortalité. Un lièvre sur la Lune? Les Aztèques, eux aussi, décelaient sa présence dans les taches sombres de notre satellite. Notons à titre d’anecdote que les sondes spatiales chinoises portent le nom de... Chang’e.

Dans de nombreuses autres cultures, Soleil et Lune sont frère et sœur, comme chez les Romains ou les Scandinaves. Chez les Fons du Dahomey (Bénin actuel), les deux astres, des jumeaux, forment un couple divin inséparable, Mawu-Lisa, dont l’union évoque l’équilibre de l’Univers.

Si la plupart des divinités lunaires sont des femmes, il y a des exceptions. L’un des dieux les plus vénérés de la civilisation sumérienne, en Mésopotamie antique, est Nanna, dieu de la Lune. Dans le panthéon nordique, la divinité lunaire, Mani, est masculine, alors que celle du Soleil, Sol, est féminine. L’un et l’autre parcourent le ciel dans leur char, poursuivis par des loups féroces. Cela les condamne à ne jamais s’arrêter, d’où l’éternelle ronde des jours et des nuits. Encore aujourd’hui, en allemand, die Sonne, le Soleil, est du genre féminin, alors que la Lune, der Mond, est masculin.

Marquer le temps

Dans la mythologie grecque, la Lune n’est pas incarnée par une seule déesse, mais par trois, chacune personnifiant une phase lunaire. Artémis pour la partie croissante, la lumineuse Séléné pour la pleine lune et l’inquiétante Hécate pour la nouvelle lune, quand notre satellite, invisible, semble avoir quitté le ciel. Ces trois visages de l’astre soulignent l’une de ses caractéristiques essentielles pour les sociétés humaines: marquer le temps qui passe. «À toutes les époques, dans toutes les civilisations, la Lune a été la maîtresse du temps», note Fatoumata Kébé. Comment l’expliquer? À l’inverse du Soleil, éblouissant, il est possible de la regarder directement.

Croyances tenaces

Les phases lunaires, par ailleurs, ont une régularité de métronome, avec un cycle qui se renouvelle tous les 29,53 jours. Dans de nombreuses langues indo-européennes, mois et lune étaient d’ailleurs désignés par un même mot. En français, le mot «mois» est tiré du latin mensis, qui désigne le mois lunaire.

De nos jours, chez les musulmans, l’apparition du premier croissant marque le début d’un nouveau mois. C’est lui, et non le soleil, qui lance chaque année le début du ramadan. Et pour les chrétiens? Dans l’Ancien Testament, la Lune est créée par Dieu le quatrième jour, avec le Soleil.

Son rôle dans la mesure du temps est mentionné à plusieurs reprises dans la Bible. Le Psaume 104 dit ainsi que Dieu «a fait la Lune pour fixer les fêtes». Et notamment la principale d’entre elles pour les chrétiens, Pâques, qui se célèbre le dimanche suivant la première pleine lune de printemps, pour les protestants et les catholiques.

Pleine lune, la formule magique est prononcée. Cette phase lunaire charrie son lot de croyances, particulièrement tenaces — c’est elle, après tout, qui transformait les hommes en loups-garous. Demandez autour de vous: il y a fort à parier que parmi vos proches, un certain nombre vous assure mal dormir les nuits de pleine lune.

D’autres récits circulent: les urgences seraient saturées, du fait de l’agressivité accrue de certaines personnes. Le terme «lunatique», qui désigne une personne d’humeur changeante, fait d’ailleurs écho à cette idée de l’influence pernicieuse de la Lune chez certains. Un sens que l’on trouve aussi en anglais: être lunatic, c’est être dément, fou à lier.

Une autre idée, bien implantée, veut qu’il y ait sensiblement plus de naissances à la pleine lune. Une étude de 2005 sur le sujet, réalisée à partir de plus de 500’000 naissances, n’a pourtant décelé aucune variation du nombre d’accouchements selon les différentes phases lunaires. Mais les croyances sont coriaces, avivées par l’astrologie qui assure que notre comportement dépend de la position des astres. «Certains astrologues, nous apprend ainsi le site pleinelune.fr, affirment qu’il est possible de déterminer la manière dont une mère de famille s’occupera de ses enfants en se référant à la position de la Lune.» Mesdames, tenez-vous-le pour dit.

Si certaines de ces croyances semblent anodines, d’autres fleurent bon le conspirationnisme. L’une des théories du complot les plus célèbres affirme que l’homme n’a, en réalité, jamais marché sur la Lune. Les premiers pas de Neil Armstrong, le 20 juillet 1969, auraient été filmés en studio, sans doute par Stanley Kubrick, qui venait (comme par hasard) de tourner 2001, l’Odyssée de l’espace. Peu importe que les arguments en faveur de cette thèse (le drapeau américain flotte au vent, les ombres ne sont pas alignées, on ne voit pas les étoiles dans le ciel...) aient tous été invalidés, rien n’y fait, le mythe a la vie dure. Une autre théorie avance que la Lune, telle qu’on la voit, est un hologramme. Là aussi, on nous ment. Pourquoi un hologramme? Soit parce que la Lune n’existe pas, soit parce qu’il permettrait de masquer l’existence de bases militaires américaines ultrasecrètes (ce qui, soit dit en passant, prouverait que l’homme a bien marché sur la Lune, mais c’est un autre sujet!).

Ces thèses conspirationnistes seraient — elles une manière de rendre sa part de mystère à la Lune, elle qui nous dissimule sa face cachée, elle dont on s’est longtemps demandé quels habitants la peuplaient? «Marcher sur la Lune, c’était un rêve de toute l’humanité, glisse Bernard Foing, astrophysicien à l’Agence spatiale européenne. Je ne pense pas du tout qu’Apollo 11 ait tué ce rêve. On le sait désormais, la Lune est fille de la Terre. Elle nous a beaucoup appris, mais a beaucoup encore à nous enseigner. La Lune est aujourd’hui notre huitième continent, et le XXIe siècle, j’en suis persuadé, sera celui de l’espace.»

Apollo 11 vu de l’intérieur

Le 20 juillet 1969, à 2h56 GMT, l’astronaute américain Neil Armstrong pose le pied sur la surface de la Lune. Les mots qu’ils prononcent sont connus de tous: «Un petit pas pour [un] homme, un bond de géant pour l’humanité.» À moins d’avoir passé les soixante dernières années dans un bunker souterrain en terre Adélie, nous savons tous déjà cela. Et pourtant... Et pourtant le documentaire Apollo 11 nous en apprend beaucoup sur la dimension profondément humaine de cette aventure. À partir d’images inédites, d’une qualité incroyable, et de milliers d’heures d’enregistrements audio, le réalisateur Todd Douglas Miller retrace les huit jours de la mission, du décollage, le 16 juillet, jusqu’à l’amerrissage dans le Pacifique, le 24 juillet. On a beau connaître l’histoire, on se surprend à agripper nos accoudoirs tant la tension est palpable. Passionnant, ce documentaire, uniquement composé d’images d’archive, ouvre aussi une fenêtre sur l’Amérique des années 1960: parmi les centaines d’ingénieurs de la NASA affairés devant leurs écrans de contrôle, pas une seule femme! Au dehors, en revanche, on est saisi par l’enthousiasme de ces familles (épouses, mères, sœurs, filles comprises) qui, les yeux levés vers le ciel, accompagnent du regard la fusée lunaire. LF