Vingt-cinq ans après, l'Église a un rôle à jouer au Rwanda

Vingt-cinq ans après le génocide au Rwanda, les Églises sont appelées à être des sentinelles. Entretien avec Paul Rutayisire, professeur d’histoire à l’Université nationale du Rwanda.

Paul Rutayisire est professeur d’histoire à l’Université nationale du Rwanda, spécialiste de l’Histoire des Églises dans le pays, du génocide contre les Tutsis et du rôle des religions dans les génocides. Entretien.

En 1994, plus de 800 000 personnes – principalement des Tutsis – ont été tuées par des miliciens hutus, selon les chiffres de l’ONU. Quel a été le rôle des Églises dans ce génocide?

Certains membres de l’Église catholique, dont une partie du clergé, ont été impliqués dans des massacres. D’autres ont été observateurs, faisant preuve de non-assistance à personnes en danger. Beaucoup de chrétiens figurent parmi les victimes. Au niveau des individus, les chrétiens ont été à la fois victimes et bourreaux.

Au niveau de l’institution, les Églises n’ont pas incité à quoi que ce soit, selon le discours officiel. Mais c’est un débat de dupes, car faire la distinction entre les individus et l’institution, c’est un peu facile. Du côté catholique, les choses se sont clarifiées depuis que le pape François a demandé pardon au nom de l’Église en 2017 pour le rôle tenu par celle-ci et certains de ses membres pendant le génocide. Cela a débloqué le débat.

«Au niveau des individus, les chrétiens ont été à la fois victimes et bourreaux»

Comment expliquer cette faillite des Églises, il y a vingt-cinq ans?

Le génocide est une faillite totale des différents intervenants dans une société: l’État et ses institutions en premier lieu, puis les organes affiliés, dont les Églises. Les Églises chrétiennes ont légitimé, poussé et animé le long processus génocidaire. Celui-ci a démarré à partir de l’année 1959 et la légitimation de violences à caractère éliminatoire. Ce processus d’escalade de la violence n’a pas été interrompu. Si on remonte plus loin, ce phénomène de discrimination commence avec le système colonial dans lequel l’Église a joué un rôle de pilier. Parmi les responsables religieux, certains se sont pourtant opposés à ce processus génocidaire, à titre individuel. Mais c’étaient des voix criant dans le désert réduites au silence par l’esprit du temps: une philosophie de discrimination.

Quel est l’esprit du temps aujourd’hui?

La philosophie affichée est celle de l’unité et de la réconciliation. Les confessions se sont mises au pas d’une réconciliation à l’initiative de l’État. Comme l’Église catholique était puissante sociologiquement et économiquement, les accusations ont fusé de partout. Ces critiques l’ont laissée longtemps inerte et passive. Puis, les accusations ont diminué, des initiatives et des engagements dans la réconciliation des différents groupes sociaux ont émergé.

Néanmoins, les dénominations chrétiennes les plus anciennes dans le pays  catholiques et réformées  ont été confrontées à une hémorragie interne. Les nouveaux mouvements religieux, dont les Églises évangéliques, se sont fortement développés ces dernières années, pas toujours de manière bien ordonnée. Est-ce que le génocide des Tutsis a un effet? Certains se sont dit «nous aimerions changer parce que les anciennes confessions ont échoué». C’est aussi le signe que le Rwanda s’est adapté à un phénomène qui existait déjà dans les pays voisins dans les années 1980.

Ces Églises participent-elles à l’unité?

Toutes se disent engagées dans le processus de réconciliation. Des initiatives rejaillissent. Les évangéliques insistent par exemple sur le pardon, qui est nécessaire. Mais le discours est conservateur, il y a peu de prise en compte des problèmes sociaux. Au niveau politique, je suis assez sceptique quant au manque de discours sur une vigilance par rapport au génocide.

Qu’en est-il du pardon?

Il y a des initiatives de pardon qui sont sincères et qui interpellent. Le contexte politique les favorise. J’aimerais que le pardon soit possible, suggéré, mais pas contraint. Le vrai pardon ne se commande pas.

Quel est le défi principal de la société rwandaise?
Il faut guérir le contexte et guérir les individus. La guérison des groupes et des individus prendra beaucoup plus de temps. La cicatrisation ne peut pas venir d’un coup.

Des jeunes nés après le génocide ou qui ont grandi dans la diaspora vivent aussi ce traumatisme. Les nouvelles générations ont cependant plus de chances d’aller plus loin que la simple coexistence pacifique. Pour cela, nous avons besoin de parler du génocide mais de façon responsable, sans renforcer les blessures et les stéréotypes négatifs. Il faut favoriser la distanciation. Je reste optimiste, la volonté politique de réconciliation est là, les confessions religieuses sont dans le mouvement. Cependant, gardons un œil averti et ne tombons pas dans une pensée unique. J’attends ce rôle des confessions religieuses: la vigilance, pour que cette histoire ne se répète pas.

Comment éviter un tel génocide à l’avenir?

Nous ne devons pas être piégés par le passé. Quand nous subissons des crises dans nos sociétés, celui-ci revient au galop. Pour éviter ces tensions, la réconciliation ne doit pas seulement être spirituelle ou psychologique, mais doit se traduire dans les conditions de vie matérielles. Notre société doit maîtriser ces crises potentielles, anticiper les frictions, les fluctuations économiques et politiques. Faire de la religion le seul rempart à l’horreur, ce serait avoir une vision naïve. Il faut que nous ayons des institutions civiles fortes, des idéologies solides et un leadership sensible. Les chefs religieux devraient être vigilants, et agir comme des sentinelles. David Métreau, Christianisme Aujourd’hui / Protestinter