L’absurdité du mal – ou l’absence de sa raison d’être

Le théologien et philosophe français Alain Houziaux publie «Job ou le problème du mal. Un éloge de l’absurde» (Ed. du Cerf). Ou comment accepter l’incompréhensible.

Dans Job ou le problème du mal. Un éloge de l’absurde, le théologien et philosophe Alain Houziaux, également pasteur de l’Église protestante unie de France (EPUdF) interroge les raisons du mal, ou plutôt son absurdité. Un ouvrage déconcertant à plusieurs égards et qui pousse la foi dans ses ultimes retranchements. Explications.

Pourquoi avez-vous écrit un livre sur Job?

Parce que j’aime me confronter à ce que je ne comprends pas. Dans le livre de Job, il y avait au moins deux points qui me choquaient. D’une part, le fait que Job voyait Dieu comme l’auteur du mal, du malheur et de la maladie dont il souffrait. Et d’autre part, le fait que lorsque Dieu finit par répondre à ses plaintes, il se contente de l’inviter à une sorte de safari, en lui montrant une dizaine d’animaux sauvages. Cela me paraît absurde, voire révoltant. Et pourtant Job a eu l’air convaincu. 

Dans votre livre, vous dites que la foi, c’est croire en Dieu «pour rien». Qu’entendez-vous par là?

Il faut rappeler ce que rapporte le tout début du livre. Satan est persuadé que Job  ne sert pas Dieu pour rien, mais pour pouvoir être récompensé par Dieu sous forme de troupeaux, d’enfants, etc. En revanche, Dieu, lui, est sûr que Job le sert et continuera à le servir pour rien, même si cela ne lui rapporte rien. Et de fait, c’est ce que fait Job dans un premier temps. Croire en Dieu pour rien, ce serait croire en un Dieu qui serait lui-même pour rien; un Dieu qui resterait caché, inconnaissable et incompréhensible. Un Dieu dont on ne saurait rien. 

Vous le dites avec insistance, Dieu est l’Absconditus, c’est-à-dire étymologiquement «le Caché». Mais, même si cette expression figure dans la Bible (Ésaïe 45,15), c’est quand même un peu déroutant.   

C’est pourtant ce que Pascal, Luther Kierkegaard et Karl Barth ont dit. Pour expliciter le sens de ce terme, revenons à Job. Son problème est qu’il y a quelque chose qu’il ne comprend pas (autrement dit qui est abscons, absconditus): c’est le fait qu’un innocent puisse souffrir injustement, sans raison. C’est le problème du mal et, plus précisément, du «mal pour rien», du mal qui n’a aucune explication, aucune justification puisqu’il n’est ni une juste punition, ni une épreuve salutaire, ni quoi que ce soit d’utile. C’est justement parce que ce mal est incompréhensible que Job l’impute à Dieu. Cela peut nous déconcerter, mais c’est, en fait, une démarche tout à fait usuelle. Quand on ne comprend pas quelque chose (l’origine de l’univers ou le fait que quelqu’un guérisse de manière inexplicable), on impute ce fait incompréhensible à un Dieu.

Job a vu Dieu dans le spectacle prodigieux, mais aussi violent et amoral du monde

De même, lorsque survient un mal que nous ne comprenons pas, nous l’imputons à un Dieu dont les desseins nous sont incompréhensibles. Et ce Dieu est pour nous absconditus. Job reconnaît que Dieu est «tout autre», qu’il transcende tout ce que l’on peut imaginer et croire à son sujet, qu’il est toujours dans un ailleurs, dans un «hors champ» que l’on ne peut connaître Il déclare: «Dieu ôte la parole aux experts, aux prêtres et aux meilleurs orateurs»: on pourrait dire qu’il ôte toute légitimité à tous ceux qui professent un crédo, quel qu’il soit, à son sujet. 

Ce que vous dites est déconcertant. Cela revient à rendre totalement vain tout discours sur Dieu, donc toute théologie et toute confession de foi !

Le livre de Job opère une «déconstruction» de toutes les images que l’on se fait de Dieu, que ce soient celle du judaïsme des amis de Job (Dieu est un Dieu juste) ou celles qu’aujourd’hui nous nous faisons de lui (Dieu est amour, Dieu est le dynamisme créateur qui anime le monde, etc.). Au fond, nous savons tous, nous aussi, que Dieu est absconditus. Nous savons qu’il est autre que ce que l’on croit à son sujet et qu’il n’est pas un Dieu à l’image de l’homme, de ses désirs, de ses idées, de ses idéaux. Mais dans nos prédications, nos crédos et nos théologies, nous continuons à faire comme s’il n’en était rien.

Dans le livre de Job, Dieu finit par parler. Donc on peut quand même savoir quelque chose de Dieu!

C’est exact, mais dans ce discours, Dieu révèle qu’il ne se révèle pas, ou plus précisément qu’il ne se révèle que dans le caractère absconditus et incompréhensible pour nous de la nature. Ce discours découvre à Job le monde tel qu’il est en vérité. Il lui montre un monde où il n’y a ni bien ni mal, ni justice ni injustice. Il lui montre le monde des phénomènes cosmiques (les avalanches, les grêles qui mettent du chaos dans le monde) et aussi le monde des animaux sauvages qui ignorent le bien et le mal.

Il lui montre un monde que Job ne peut enfermer dans sa logique du bien et du mal. Il lui montre un monde absconditus, mais qui est aussi une merveille, une explosion de vie, de vitalité à la fois désordonnée et somptueuse. Le Dieu qui parle dans ce discours n’est pas le Dieu de la théologie juive, un Dieu juste qui se préoccupe des hommes. Il serait plus proche de l’animisme des religions archaïques et aussi du Dieu de Spinoza.

Le discours de Dieu est déroutant, mais Job semble finalement y trouver son compte. 

Job met un doigt sur sa bouche, on a le sentiment qu’il renonce à discourir sur Dieu. Mais il dit aussi  «Maintenant mon œil a vu Dieu». Job a vu Dieu dans le spectacle prodigieux, mais aussi violent et amoral du monde. Il y a vu un Dieu qui échappe à son entendement. Il a vu dans ce qui est énigmatique et incompréhensible pour lui, la trace, la manifestation et l’éclat d’une lumière et d’une puissance qu’il ne voit pas, celles d’un Dieu absconditus. 

Monsieur le pasteur, reconnaissez-le, nous sommes là à cent lieues de la foi chrétienne!

L’apôtre Paul ne dit-il pas de manière aussi radicale que c’est ce qui est pour nous scandaleux et absurde (la crucifixion  de Jésus-Christ) qui est en ce monde la trace de Dieu lui-même ? On a souvent vu, à juste titre, Job comme une préfiguration du Christ. Comme le Christ, Job est un juste qui souffre injustement et de manière incompréhensible. Et c’est pourtant dans cet absurde que se révèle un Dieu qui échappe à notre logique et à notre entendement.

En tant que théologien, cela ne me dérange pas de dire que dans ce monde tout est pour rien, voire absurde, car je sais que c’est sous le soleil de Dieu, quand bien même ce soleil est invisible pour nos yeux. Jésus ne dit-il pas que Dieu est un soleil qui se lève de la même manière sur les justes et sur les injustes, sur ce que nous appelons le «mal» ou le «bien» (Mt 5,45). Et ne dit-il pas aussi qu’il bénit les oiseaux du ciel et les lys des champs quand bien même ils sont là pour rien (Mt 6,28)?

Luther va dans le même sens. Nous sommes tous, chacun à notre manière, sans justification. Notre vie est sans justification. Et c’est Dieu seul qui, dans la lumière de sa grâce, nous confère une justification gratuite. La prédication de l’Évangile est celle d’une grâce inconditionnelle et universelle qui est accordée à ce qui est pour rien, sans justification ni raison d’être. Celui qui a la foi en ce Dieu hors champ pour son entendement est semblable à un aveugle qui marcherait en brandissant un flambeau. Si on lui demande: «Pourquoi portes-tu ce flambeau puisqu’il ne t’éclaire pas?», il répondra: «Je le porte pour rien ; en le portant, je veux seulement rendre hommage à une lumière que je ne vois pas.»