Le Salut chrétien est-il encore ce qu’il était?

En ouverture de son cycle de conférences-débats intitulé «Pomme de discorde», la Société vaudoise de théologie propose un questionnement sur la notion de Salut, qui est abordé aujourd’hui de manières très différentes selon les pasteurs ou les églises. Confrontation.

Le Salut chrétien est-il encore ce qu’il était? Ainsi pourrait être résumée la question sous-jacente au débat proposé ce jeudi par la Société vaudoise de théologie. Très justement intitulé «Pomme de discorde», ce cycle de conférences-débats se donne précisément comme ambition d’oser confronter les points de vue et divergences d’interprétations en terres protestantes.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que pour leur première rencontre, la Société vaudoise de théologie a frappé fort en osant abordant la question du Salut, thème central de l’Évangile, mais qui concentre aujourd’hui des approches pour le moins différenciées.

«La thématique reste centrale pour les prédications ecclésiales, bien qu’on ait de la peine à savoir quelle expression exacte lui donner», atteste le théologien Elio Jaillet,  qui animera la rencontre, entre le pasteur Marc Pernot, de l’Église protestante de Genève, et Jean-René Moret, pasteur de l’Église évangélique de Cologny.

Pour aujourd’hui ou demain?

«Nous parlons moins du Salut au sens d’un jugement de Dieu sélectionnant certaines personnes pour aller au paradis dans la vie future», caricature Marc Pernot. «Mais nous ne cessons pas de parler de Salut, au sens où Dieu garde dans son amour toute personne sans condition.» S’il ne s’agit aucunement de remettre en cause cette notion d’amour inconditionnel, pour Jean-René Moret, «l’annonce du Salut est toujours au cœur du message que l’Église doit transmettre». Le pasteur évangélique confirme cependant qu’il importe «d’annoncer un Salut qui ne soit pas une attente pour l’au-delà, mais qui transforme la vie dès maintenant».

Mais quel est donc ce Salut pour aujourd’hui dont parlent ces pasteurs? «Nous cherchons à nous ouvrir ici et maintenant au Salut de Dieu, offert en Christ, comme transformation de notre être, de notre façon de vivre et d’espérer, de notre vocation personnelle en ce monde», explique Marc Pernot. Et Jean-René Moret d’insister également sur le fait que «le Salut a des implications et des conséquences dans tous les domaines de la vie.

Un Salut en désamour

Présenté dans la Bible comme «la Bonne Nouvelle», la Salut chrétien semble ainsi de plus en plus difficile à présenter. Pour quelles raisons? «Sans doute que le confort apparent, la culture du loisir, de la consommation et de la communication constante ouvrent à une mutation importante de l’expression du Salut», exprime Elio Jaillet. «Le Salut au sens du paradis est effectivement difficile à concevoir pour nos contemporain», stipule Marc Pernot. «A juste titre, car notre vie dans le monde futur dépasse tout ce dont nous avons l’expérience dans ce monde. C’est difficile d’en parler car bien des personnes aujourd’hui ne supportent pas que l’Église leur dise "c’est le grand mystère de la foi", comme une façon de leur dire d’arrêter de réfléchir.»

Pour Jean-René Moret, «en soi, le Salut n’a jamais été facile à présenter, par ce qu’il implique de reconnaître ses torts et son insuffisance, ce qui va contre la tendance humaine naturelle». Et le pasteur évangélique d’aller plus loin: «Dans une certaine mesure, on peut se demander si c’est l’annonce du Salut qui est devenue difficile, ou si c’est l’Église qui a perdu le courage de l’annoncer... »

Exit le péché?

Ce désamour pour la «Bonne Nouvelle» des chrétiens ne serait-il pas justement dû au fait que la notion de péché est devenue inaudible dans notre société? «C’est vrai, il est difficile de parler de péché aujourd’hui», acquiesce Marc Pernot. «Peut-être parce que nos contemporains ont été lassés du discours dogmatique et moralisateur des religions. A juste titre.» Et le pasteur réformé d’enchaîner: «Or il me semble que l’Évangile du Christ évacue précisément cette question pour se concentrer sur la réconciliation de la personne avec son Dieu.»

«L’idée d’une morale relative, où chacun décide pour lui-même ce qui est bien ou mal a certainement émoussé la notion de culpabilité face à une norme. Notre société a réprimé le sentiment de culpabilité, ce qui fait que les gens sont a priori moins conscients d’avoir besoin d’un pardon», analyse pour sa part le pasteur évangélique. Et d’ajouter: «Mais dans le fond, presque tout le monde reste convaincu que certains actes ou attitudes sont mauvais, peu importe ce que les individus ou la société pense.» Pour preuve, il pointe vers «la nouvelle génération, qui semble moins encline à penser que tout est acceptable que ne l’étaient les soixante-huitards».

Libéré de sa culpabilité

Pendant longtemps, l’Église aurait alors «mis trop l’accent sur la culpabilité», résume le théologien Elio Jaillet. Et de soulever le paradoxe de nos sociétés: «Et pourtant, ce ne sont pas les dénonciations et accusations culpabilisatrices qui manquent aujourd’hui!» A commencer par l’hygiène alimentaire, la pratique du sport, l’injonction écologique ou encore la morale antispéciste.

Mais alors, comment comprendre aujourd’hui ce Salut chrétien? Puisqu’il importe, selon Elio Jaillet, «non d’abandonner le terme, mais plutôt de réinventer son langage, de le réinscrire dans un nouveau réseau de termes qui mettent des mots sur des réalités palpables de sa réalité», le modérateur de la rencontre nous présente sa propre formulation: «Le péché ce n’est pas ce dont je suis coupable, mais ce dont je suis libéré, ce dont il est promis par la Bonne Nouvelle, que je serai libéré – de tout acte, pensée et force qui détruit la relation pleine que j’ai avec mon prochain, avec Dieu et avec le monde.» Et d’insister: «La culpabilité appartient à cette sphère dont je suis libéré, sans pour autant que ma responsabilité ne disparaisse: au contraire, elle y trouve sa réelle possibilité. La Bonne Nouvelle, c’est la libération en Christ de cette force annihilante qui peut me coller à la peau, et que je remarque le plus lorsque je la tourne contre moi.»