Une initiative sans élan

Le 29 novembre, le peuple suisse sera appelé à se prononcer sur l’initiative contre le commerce de guerre. Une initiative plutôt silencieuse, bien que plusieurs organisations religieuses fassent partie du comité de soutien. Enquête.

L’initiative populaire «Pour une interdiction du financement des producteurs de matériel de guerre» veut s'assurer que le financement d’armes telles que pistolets, fusils d’assaut ou chars ne bénéficie plus d’argent suisse. Les initiateurs du projet espèrent ainsi participer à «établir un monde plus pacifique». Une préoccupation partagée par les Églises. La Commission spécialisée Œcuménisme de l’Église réformée du canton de Berne, le Parti Évangélique bernois (PEV) ainsi que les Femmes protestantes en Suisse (FPS) sont représentés dans le comité de soutien.

La présidente des FPS, Gabriela Allemann, souligne à ce propos qu'il existe des arguments chrétiens en faveur de cette initiative. Elle a d’ailleurs rappelé le geste de Louise Schneider, militante pour la paix, qui avait tagué le slogan «l'argent pour les armes tue» sur les murs de la Banque Nationale Suisse en 2017. La présidente de la FPS ajoute: «Ne plus fournir d'argent pour les armes serait la première étape de la prévention contre la guerre.»

Une préoccupation des réformateurs

Johannes Bardill, pasteur à Horgen, avait déjà participé à l’initiative correctrice du 24 juin 2019, une initiative de la même veine, intitulée «Contre l’exportation d’armes dans les pays en guerre civile». Il souligne que l'initiative actuelle reprend une préoccupation importante du réformateur Zwingli. En effet, au XVIe siècle, le théologien zurichois dénonçait déjà l'économie de guerre et le mercantilisme. «Selon le réformateur, il y a du sang sur l'argent gagné dans les guerres étrangères. Cela s'applique également à l'initiative sur le matériel de guerre», explique Johannes Bardill.

Ainsi, bien qu’il y ait beaucoup à dire au sujet de cette initiative, les Églises et ses représentants n'ont guère fait entendre leur voix. Gabriela Allemann pense que l’initiative a perdu de son élan, éclipsée par celle des entreprises multinationales. «De nombreuses organisations religieuses sont impliquées depuis si longtemps», regrette-elle. Elle regrette également que l'initiative de 2019 avait suscité plus d'indignation que le projet actuel.

Un manque d’énergie à long terme

L'initiative correctrice avait vu le jour en 2018, suite à une ordonnance du Conseil fédéral selon laquelle il était possible d'exporter des armes vers les pays en guerre. Une décision qui a suscité de nombreux remous, autant au sein de la population que parmi les Églises. Enfin, cette même initiative avait été lancée alors même qu’aucune date de vote n'avait été fixée. Gabriela Allemann estime que l'initiative actuelle manque de l’impulsivité qui avait animé les débats de 2018.

Un point de vue partagé par Johannes Bardill. En 2019, ce dernier avait collaboré à une lettre ouverte contre la décision du Conseil fédéral, rédigée par les pasteurs de Zurich. La lettre, écrite de manière spontanée et à l'initiative de chacun, avait rencontré un soutien remarquable.

Johannes Bardill note que peu d’institutions réformées sont habilitées à faire des déclarations politiques. Du côté catholique, il y a la commission "Justitia et Pax" qui commente les initiatives. «Mais chez les réformés, soit il n'y a pas de tels organismes, soit il y a peu de moyens.» C'est pourquoi l'engagement vient souvent de la propre initiative d'un pasteur. «Mais beaucoup manquent de temps et d'énergie pour s'engager à long terme.»

Le Corona tue la formation d’opinions

Gabriela Allemann aurait aimé, elle aussi, voir un peu plus d'engagement de la part des Églises. Toutefois, la position des Églises ayant été fortement critiquée en 2019, une certaine frilosité se serait peut-être installée. À cela s’ajoute la crainte d’être soupçonné par le peuple d’opérer un  rapprochement avec le Groupe pour une Suisse sans armée (GSsA), une association anti-militariste fortement engagée dans le projet.

Les Femmes protestantes de Suisse, quant à elles, ne craignent pas cet amalgame. Elles ont en effet rendu public leur engagement au sein du comité de soutien et ont mis l’initiative en évidence dans leurs newsletters. Gabriela Allemann constate cependant qu’il ne leur est pas possible de contribuer beaucoup plus à la formation d’une opinion. En effet, les séances d'informations et autres interventions ont été successivement annulées ou n’ont même pas été envisagées. «Le corona a rendu cette campagne de vote encore plus difficile.»

L’initiative en bref

Le projet de loi prévoit d'interdire à la Banque nationale suisse, aux fondations et aux institutions de prévoyance publique et professionnelle de financer les producteurs de matériel de guerre. Selon le texte de l'initiative, les entreprises qui réalisent plus de cinq pour cent de leur chiffre d'affaires annuel avec la production d’un tel matériel seront dès lors considérées comme des producteurs. À l’origine de cette initiative se trouvent le Groupe pour une Suisse sans armée (GSsA) et les Jeunes Verts. Le projet de loi sera soumis au vote le 29 novembre.