Du Röstigraben au sein de l’Église évangélique réformée suisse?

Suite à la non-élection de la candidate romande à la tête de leur faitière, le 2 novembre, certains responsables protestants dénoncent le manque de considération dont ils font l’objet outre-Sarine, alors que d’autres, a contrario, pointent le manque d’intérêt des Romands pour leur institution nationale. Enquête.

«Les Romands sont souvent peu considérés au sein de l’Église évangélique réformée suisse (EERS)», formule sans détour Didier Halter, directeur de l’Office protestant de la formation, en claquant la porte de la co-présidence de la commission de liturgie de l’Église protestante suisse, le 13 novembre. Au-delà de la déception, cette démission se veut un signal d’alarme. «La dernière élection à la présidence de l’EERS a encore confirmé l’existence d’un plafond de verre qui empêche une candidature romande d’être légitime aux yeux d’une large majorité d’Alémaniques», dénonce-t-il, déplorant «ne plus croire», de fait, «au projet d’une communion d’Églises» au niveau national. 

Le 2 novembre, la Zurichoise Rita Famos était élue présidente de l’Église évangélique réformée suisse, face à la pasteure de l’Église réformée vaudoise Isabelle Graesslé, ancienne directrice du Musée international de la Réforme à Genève. Après trente-cinq années d’une présidence alémanique, les attentes des Romands étaient fortes de voir l’un des leurs enfin représenter l’institution. «D’un point de vue symbolique, après toutes ces années, il était évident que c’était au tour d’une présidence romande», exprime également Jean-Baptiste Lipp, président la Conférence des Églises réformées romandes (CER) et membre de l’exécutif de l’Église réformée vaudoise.

Une «culture dominante»

Y aurait-il dès lors un véritable problème de Röstigraben au sein de l’Église évangélique réformée suisse? «On essaie de présenter les choses joliment, mais il y a une évidence suisse, celle d’une culture dominante qui a du mal à faire de la place à une culture minoritaire», observe le Jurassien Philippe Kneubühler, seul Romand au sein de l’exécutif de l’union des Églises réformées Berne-Jura-Soleure. Et d’ajouter: «Je pense qu’il y a beaucoup de sympathies et de bonne volonté, mais bien souvent, quand il s’agit de nommer des responsables, on oublie les Romands.»

Pour Didier Halter, la situation est plus que préoccupante: «Si on n’avait plus élu de Romand depuis trente-cinq ans à la tête de la Confédération, ce serait un pur scandale politique. Or au niveau ecclésial, cela ne choque personne.» Il souhaite que sa démission provoque une véritable «prise de conscience», et ce, des deux côtés de la Sarine. «À force d’envoyer le signal que seul un Alémanique puisse représenter le monde réformé suisse, les Romands ne vont plus se sentir concernés par cette institution»: un «cercle vicieux» à freiner au plus vite.

Un désintérêt romand?

Pour Philippe Kneubühler, l’intérêt des Églises romandes pour leur faitière est déjà bien fragilisé: «Du côté romand, l’EERS est perçue comme une entité à laquelle on s’identifie de moins en moins.»  La faute notamment à des différences de terrain: «La marginalisation des Églises est bien plus avancée en Romandie que dans certains cantons alémaniques, nos réalités ne sont pas exactement les mêmes», souligne Laurent Zumstein, membre de l’exécutif de l’Église réformée vaudoise. D’où la nécessité des Romands de se sentir plus équitablement représentés, «pour que l’EERS, au-delà de sa mission de représentation, puisse aussi répondre aux préoccupations et besoins des Églises romandes».

Le risque de déconnexion est réel. Ce d’autant plus, souligne Philippe Kneubühler, que les Romands ont déjà tendance à moins s’occuper des affaires fédérales en général: «En Suisse alémanique, on a un autre rapport aux autorités. On est plus prompts à s’y  intéresser et à s’y engager.»

Manque de concertation

Gilles Cavin,  président de l’Église réformée évangélique du Valais, réfute pour sa part toute notion de Röstigraben: «Je ne crois pas qu’on puisse dire qu’on est mis sur la touche par les Alémaniques, mais plutôt que les Églises romandes ont mal joué. Quand les Romands se mettent d’accord et font un peu de démarchage auprès d’autres Églises, on arrive à faire passer nos idées.»

«Lors de cette élection, les Romands n’ont pas été très percutants sur le plan politique», commente à son tour Pierre de Salis, président du parlement de l’EERS, qui  confie avoir été  «très étonné que cette candidature n’ait pas été présentée officiellement comme "la candidature romande".»

Les Églises romandes ne devraient  donc s’en prendre qu’à elles? «Nous aurions certainement dû nous organiser différemment», admet Jean-Baptiste Lipp. «Mais cette candidature présentée par l’Église vaudoise ne faisait pas l’unanimité au sein des Églises de la CER.» «D’après les votes, celle-ci n’était visiblement pas convaincante aux yeux de tous», relève Gilles Cavin. «Si les autres Églises y croyaient dur comme fer, elles auraient envoyé du monde pour la défendre à la tribune.» 

Quelles leçons tirer alors de cette défaite? «Il aurait fallu commencer les discussions en amont entre les Églises romandes pour discuter des candidats potentiels et définir ensemble qui avait les meilleures chances de l’emporter», pose Philippe Kneubühler. «Il ne suffit pas d’être candidat. Ce n’est pas un jeu. Il y a beaucoup d’enjeux, et ça, franchement, je ne l’ai pas senti du côté des Romands.»