Pour les protestants italiens, Pâques « les mains vides »

Ultra-minoritaires dans le pays berceau du catholicisme, les Églises protestantes touchées par le Covid-19, ont encore redoublé d’activité pour tenir leurs engagements sociaux. Interview du pasteur Luca Maria Negro, président de la Fédération des Églises protestantes en Italie et pasteur baptiste, fondamentalement œcuménique.

Note : La fédération des Églises protestantes en Italie regroupe les principales Églises protestantes de la péninsule : l’Église vaudoise (réformée), luthérienne, baptiste, méthodiste, l’Armée du Salut, l’Église d’Écosse à Rome soit environ 250 à 300 paroisses pour 60 à 70 000 fidèles

Quel est le principal impact du Covid-19 sur vos Églises ?

Luca Maria Negro : Le premier impact concerne l’accompagnement pastoral. Les décès ont engendré des situations très difficiles, parce que célébrer un enterrement n’est pratiquement pas possible. Ensuite, il faut pouvoir aider, apporter un soutien pastoral aux familles de gens malades.

Le second impact est que toutes les Églises sont fermées, depuis début mars. Dans la plupart des paroisses se sont organisés des cultes online, via YouTube, Facebook, Zoom ou Meet. Je dois dire que beaucoup de solutions existent !

Qu’ont suscité chez vous ces médias numériques ?

Je suis pasteur de deux petites communautés : le dimanche j’ai une vingtaine de personnes dans chaque paroisse. Depuis que je fais culte en direct sur Facebook… j’ai 700 ou 800 vues ! En rigolant avec le conseil de paroisse, on se dit « eh bien on va rester fermés et on va utiliser Facebook ! » Ces nouveaux médias n’entraient pas dans les codes du protestantisme classique, ils étaient plus répandus dans les communautés évangéliques. Le point positif c’est que nous sommes maintenant lancés sur cette voie : nous allons nous organiser et quand nous sortirons de cette situation d’urgence, nous pourrons reprendre les cultes habituels dans nos Églises… et les diffuser en live !

Très concrètement, comment se passent aujourd’hui les enterrements ?

On a le droit de le faire, mais la situation n’est pas partout identique. C’est autorisé, mais en présence du pasteur et d’un nombre très limité de membres de la famille. Souvent, la cérémonie ne peut pas être pratiquée en présence du corps. Par conséquent, notre commission liturgique a élaboré une liturgie tenant compte de cette absence.

Dans le protestantisme, notamment anglo-saxon, on a l’habitude d’avoir des cérémonies sans corps, des cultes mémoriels en hommage à une personne. Nous essayons donc de nous orienter dans cette direction. Mais la vraie difficulté, c’est la manière dont se passe la fin de vie. C’est assez choquant pour beaucoup de personnes de ne pas pouvoir faire ses adieux directement à un parent qui s’en va. Certains ont donc dû faire leurs adieux à leur père, leur mère, leur mari… par téléphone. 

Comment accompagner ces deuils-là ?

Par téléphone ou avec des visites en direct, en gardant nos distances. Une de nos Églises, l’Union baptiste, a pris l’initiative de créer une hotline pastorale, il y a une semaine. On peut donc téléphoner tous les matins, pour parler. Une série de diacres et de pasteurs sont à disposition, durant une permanence de trois heures. 

Financièrement, comme la pandémie impacte vos communautés ?

Il y a évidemment un impact négatif, car — pour ce qui concerne le financement des activités de culte — les ressources des Églises ne viennent que des collectes et contributions des fidèles. Heureusement pour les activités sociales nous avons les fonds provenant du « otto per mille » (ndlr : les contribuables italiens transfèrent un 8 ‰ [huit pour mille] obligatoire de leur déclaration de revenus à une religion organisée reconnue ou à un régime d’assistance sociale public.) En utilisant cette allocation, l’Église vaudoise (Union des Églises méthodistes et vaudoises) a lancé un fonds de 8 millions d’euros pour répondre non seulement à l’urgence, mais aussi à la reprise économique (aide aux travailleurs et aux petites emprises, etc.). Les Églises baptistes ont annoncé consacrer un quart de leur allocation à la protection de la santé. (NDLR : L’Union des Églises méthodistes et vaudoises refuse par principe d’utiliser cet argent pour ses activités cultuelles et consacre l’entier de cet « impôt ecclésiastique » à des œuvres.)

Comment, dans ce contexte troublé, abordez-vous cette semaine pascale ?

Nous allons la vivre par des réunions et cultes virtuels. Je vais m’exprimer à la radio en me basant sur un texte d’Amérique latine La Sainte-Cène des mains vides, par l’écrivain uruguayen, Eduardo Galeano (1940-2015). Galeano raconte l’expérience de prisonniers politiques, parmi eux, le pasteur méthodiste Miguel Brun (1927-2017), qui a fini sa carrière et sa vie à Strasbourg. Prisonnier, Miguel Brun réalise que c’est le jour de Pâques. Dénué de tout, il propose une célébration de Sainte Cène sans pain ni vin. Il raconte cette histoire et invite ses codétenus à communier « avec le pain invisible », et « la coupe invisible » à l’aide de gestes. C’est très beau. Le commentaire final de l’auteur rappelle que dans cette Cène, il n’y avait ni pain, ni vin, mais beaucoup d’amour. Dans nos Églises, nous allons réaliser quelque chose de semblable.

Comment sont engagés les protestants dans la lutte contre le Covid-19 ?

Nous avons deux hôpitaux protestants en Italie, à Gênes et Naples. Les deux sont très engagés dans le travail avec les malades du Covid-19, celui de Gênes est même devenu l’établissement de référence Covid-19, et accueille les patients de toute sa région. L’Église luthérienne a lancé une levée de fonds pour ces deux établissements.

D’un autre côté, en tant que Fédération protestante, nous sommes très engagés pour les migrants, comme nous l’avons toujours été en organisant par le passé des couloirs humanitaires, par exemple. Nous avons décidé d’ouvrir un nouveau bureau dans la région de la Calabre, près de Rosarno, où vivent beaucoup de travailleurs agricoles plus ou moins irréguliers dans des conditions affreuses : tentes, baraques, bidonvilles… Personne n’avait pensé qu’il fallait expliquer aux personnes précaires de quoi cette pandémie retourne. Parfois ils n’ont tout simplement pas d’eau pour se laver les mains… Nous leur distribuons donc masques et gels et réalisons tout un travail de prévention, en ce moment.

L’Armée du Salut intervient de même auprès de sans-domiciles fixes : dans l’émission protestante diffusée tous les 15 jours sur la télévision nationale RAI, un de leurs officiers expliquait que beaucoup de SDF n’ont même pas compris ce qui se passait.

Enfin, nous réalisons une série d’actions œcuméniques, par exemple dans les EMS.

Cette situation pourrait-elle stimuler l’œcuménisme, selon vous ?

L’œcuménisme n’est pas répandu ou développé en Italie, il s’agit surtout de théologie, pas de pratique. Nous avons eu beaucoup d’expérience positive dans le travail avec les migrants, non seulement pour accueillir des immigrés, mais aussi pour dire avec force que l’accueil de l’étranger fait partie d’une éthique chrétienne. C’est ce qui a renforcé les liens entre la communauté protestante, la communauté de Sant ’ Egidio (mouvement catholique contre la pauvreté, lancé en 1968), et la Conférence des évêques.

Pour ce qui est du Covid-19, nous allons publier un texte œcuménique à l’occasion de Pâques, avec le Métropolite grec orthodoxe et l’évêque responsable de l’œcuménisme, basé sur l’annonce de l’ange aux femmes : « N’ayez pas peur » (Matthieu 28,10). La pandémie nous pousse à être ensemble des témoins de la résurrection, du changement et de la solidarité.

Comment vivez-vous toute cette expérience ?

Devoir rester à la maison tout le temps est évidemment gênant et fatigant. Mais c’est une opportunité unique pour réfléchir à notre style de vie. Ce temps de confinement nous offre de réfléchir sur les causes de ce type de pandémie, évidemment liées à la crise économique et écologique.

J’ai été frappé par l’ouvrage Contagions, du romancier italien Paolo Giordano, publié juste avant le confinement (extraits ici). Il dit « j’ai peur ». Non de devenir malade, mais que toute la peur suscitée par cette situation s’évanouisse, sans véritable changement. Que tout recommence comme avant. Son texte s’achève par le Psaume 90, verset 12 : « Fais-nous comprendre que nos jours sont comptés, et nous aurons un cœur sage. » Actuellement nous passons notre temps à compter les guéris, les morts, les malades… Les Psaumes nous suggèrent de compter nos jours pour leur attribuer de la valeur… et donc donner du sens à cette contagion, faire un meilleur usage de notre temps.

Les Églises ont quelque chose à dire. Nous avons commencé notre prise de conscience écologique, mais trop timidement, en laissant la question à des groupes spécialisés. En se contentant de notre « Temps pour la création » annuel. Or comme l’a développé le théologien suisse Lukas Vischer (1926-2008) dans sa théologie de la Création, pour le Conseil œcuménique des Églises : il faut une autre attitude, nous devons comprendre que nous ne sommes pas de bons administrateurs de la Terre. Le Pape a d’ailleurs donné un écho à ces idées dans son encyclique Laudato Sì…

Justement, l’attitude du pape dans cette crise est-elle une inspiration pour votre Église en Italie ?

Du point de vue des contenus, nous ne pouvons qu’être d’accord avec ce qu’il a fait et dit par rapport au Covid-19. Du point de vue de style de communication, on l’a vu très (trop ?) souvent en solitaire. L’image du pape seul sur la Place Saint-Pierre est très marquante… mais pas très œcuménique. Nous avons prié avec lui. J’aurais apprécié que tous les traditions chrétiennes soient visibles, pas parce que nous souhaitions être sur le devant de la scène, mais pour manifester une chrétienté œcuménique, dans ce moment particulier. Je ne doute pas que la pensée du pape soit œcuménique : il a aidé à développer l’œcuménisme en Italie, il a notamment visité l’Église vaudoise de Turin en 2015, une première historique ! Je pense donc qu’il s’agit plutôt d’une maladresse de communication. Nous avons confiance dans le pape François.