L’œcuménisme neuchâtelois en perte de vitesse?

Alors que le canton de Neuchâtel a brillé, par le passé, pour les relations oecuméniques exceptionnelles entre ses Églises, la situation a changé. Tour d’horizon en cette Semaine de prière pour l’unité des chrétiens.

«Dans le canton de Neuchâtel, nous avons vécu des avancées sur le plan œcuménique comme peu d’endroits dans le monde», se rappelle Jean-Philippe Calame, pasteur retraité et ancien conseiller synodal de l’Église réformée évangélique neuchâteloise (EREN). Or depuis plusieurs années, un des piliers symboliques de cet œcuménisme s’effrite: l’hospitalité eucharistique, c’est-à-dire le fait de partager la communion, se fait de plus en plus rare. «Dans ma paroisse, le prêtre a souhaité qu’il n’y ait plus d’eucharistie (ndlr. le partage du pain et du vin) lors des célébrations œcuméniques, contrairement à ce qu’il se faisait auparavant. Les fidèles le vivent comme un recul», explique Hyonou Paik, pasteur dans la paroisse de la Côte.

Protestants et catholiques ont une conception différente de la communion. Pour les premiers, le pain et le vin représentent symboliquement le corps et le sang du Christ, alors que les seconds insistent sur sa présence réelle. Mais malgré cette différence théologique de taille, les chrétiens neuchâtelois communiaient ensemble à certaines occasions, comme lors de la Semaine de prière pour l’unité des chrétiens qui se déroule du 18 au 25 janvier. «Depuis plusieurs années, certains prêtres se sont repliés sur la compréhension stricte des dogmes catholiques. C’est comme si on avait été désordonné par le passé et qu’il fallait nous remettre à l’ordre. Ils ne voient pas les dégâts spirituels qu’ils font aux communautés», explique Jean-Philippe Calame. «Ce sont les paroissiens qui en souffrent le plus», ajoute Hyonou Paik.

Une application stricte des dogmes

Plusieurs facteurs semblent expliquer ce virage. «Alors que la société était plutôt homogène dans les années 1970, que les citoyens se connaissaient, elle s’est diversifiée. Parallèlement, les Églises protestantes et catholiques ont accueilli de nouveaux pasteurs et prêtres venant de différents endroits du monde qui n’ont pas compris comment cela se passait sur place», précise Jean-Philippe Calame. «Au niveau de la direction de l’Église catholique romaine, on est passé d’une équipe locale, issue du terrain social et ecclésial neuchâtelois à des responsables beaucoup plus internationaux appliquant les dogmes de façon plus carrée», relève Nassouh Toutoungi, curé catholique chrétien pour les paroisses du canton de Neuchâtel et de l’arrondissement du Jura bernois. «Comme dans la société civile, notamment en politique, on remarque une sorte de communautarisme, de repli identitaire, qui se traduit par le besoin de se recentrer», souligne l’abbé catholique romain, fraichement retraité, Canisius Oberson.

Du côté des autorités catholiques romaines, l’hospitalité eucharistique n’est pas au cœur de l’œcuménisme. «Certains membres de nos Églises se focalisent sur l’hospitalité eucharistique, ignorant tout ce qui se fait d’autres. Ce n’est pas correct de mettre toute l’attention sur un point qui nous sépare alors que nous collaborons intimement dans plein de domaines», insiste l’abbé Pietro Guerini, vicaire épiscopal du canton de Neuchâtel. Au niveau des aumôneries, de la pastorale de rue et de l’asile, les trois Églises reconnues (ndlr. les protestants, les catholiques chrétiens et les catholiques romains) collaborent étroitement. «Dans les homes, j’ai l’impression que cela n’a pas changé. L’accueil à l’eucharistie est ouvert. Les résidents qui recherchent un temps de spiritualité vont aussi bien aux cultes qu’aux messes», constate la pasteure Julie Paik, aumônière en EMS. «La collaboration peut avoir différentes formes. Ce qui pose le plus de problèmes aujourd’hui, ce sont les célébrations», souligne le pasteur Christian Miaz, président de l’exécutif de l’EREN.

La nostalgie du passé

«On nous traite de passéistes», déplore Jean-Philippe Calame. En effet, pour le vicaire épiscopal, l’Église n’est plus la même. «Les personnes qui ont vécu ces années-là ont une vision de l’Église à Neuchâtel qui appartient à leur jeunesse. Or, l’Église a beaucoup changé. Aujourd’hui, 60% des catholiques dans le canton de Neuchâtel sont des étrangers. Je ne peux pas modifier le fonctionnement de l’Église catholique, sous prétexte que certaines personnes sont nostalgiques des années passées», explique l’abbé Pietro Guerini. «Nous devons nous focaliser sur des projets concrets, comme la prière commune, la collaboration dans les aumôneries ou l’accueil des migrants. Il est essentiel pour moi que nous cheminions ensemble», affirme encore le vicaire épiscopal.

Une situation propre au canton de Neuchâtel? «Nous avons vécu quelque chose de très particulier par le passé. La déception est d’autant plus grande. Nous devons donc reprendre le temps d’échanger réciproquement sur les parcours et expériences qui ont construit nos croyances et pratiques», insiste Jean-Philippe Calame. «Tout le monde est impliqué dans les changements qui ont eu lieu, les prêtres, les pasteurs et également les paroissiens. C’est une période ainsi. Depuis 1943, l’année de la reconnaissance des trois Églises dans le canton de Neuchâtel, nous avons parcouru un chemin incroyable avec des hauts et des bas et nous continuons de le poursuivre», constate Christian Miaz. «Et par rapport à la présence réelle du Christ lors de la communion, n’est-Il pas assez grand pour savoir comment Il doit être présent chez les uns et chez les autres?», souffle l’abbé Canisius Oberson.