L’avenir des églises est dans le béton

Transformer les églises de l’après-guerre en espaces polyvalents serait gage d’avenir, esquisse Johannes Stückelberger, spécialiste de la reconversion des lieux de culte. Interview.

Mille églises ont été construites en Suisse à partir des années 1950. Leur architecture simple, moderne, souvent bétonnée leur vaut souvent le surnom de «fausses églises». Face à la diminution du nombre de chrétiens, bon nombre de lieux de culte se vident et la question de la réaffectation se pose. La polyvalence des espaces offerte par les églises modernes offrirait une solution pour l’avenir.

Le thème des églises modernes occupe la troisième Journée du patrimoine religieux en Suisse, le 30 août. À cette occasion, une base de données du patrimoine religieux moderne du pays est mise en ligne. Sur le même site, on trouve déjà une base de données sur les réaffectations. Un projet chapeauté par l’organisateur de la Journée, Johannes Stückelberger, historien de l’art et spécialiste de la reconversion des lieux de culte.

En quoi les églises construites pendant la seconde moitié du XXe siècle sont-elles particulièrement concernées par la réaffectation?

Nous avons répertorié 1000 édifices (églises, chapelles, monastères) construits après les années 1950 en Suisse, dont un peu moins de 200 protestants et plus de 600 catholiques. Ces églises ne sont pas toujours des bâtiments protégés. De plus, les matériaux de construction utilisés n’étaient pas de grande qualité. Elles sont le plus souvent faites en bois ou en béton. Chez ces dernières, l’armature rouille et le béton s’effrite, sans compter les infiltrations d’eau dans une matière qui n’était pas aussi dense qu’aujourd’hui. Elles arrivent aujourd’hui en âge de subir des rénovations. Et enfin, elles ne sont souvent pas considérées comme de vraies églises, de par leur architecture moderne, en rupture avec les églises classiques construites jusqu’au milieu du XXe siècle. Dans vingt ans, une partie d’entre elles pourraient être détruites.

Pour vous, elles seraient pourtant synonymes d’avenir.

Les églises modernes ne sont pas que des lieux de culte. Elles sont construites comme des centres paroissiaux, communautaires. Sous un même toit, on abrite désormais les différentes activités de l’Église. On trouve des salles pour accueillir le catéchisme et les jeunes, d’autres pour de la formation d’adultes, du théâtre et même un logement pour le pasteur ou le prêtre. Ces églises témoignent d’un nouveau concept: l’Église, en tant qu’institution, mais aussi la communauté n’existent pas que le dimanche matin. Ces bâtiments permettent une polyvalence de par leur organisation spatiale, correspondant justement à la volonté actuelle d’organiser l’église en fonction des besoins, qu’il s’agisse de déplacer les bancs ou d’installer un autre mobilier.

Ces bâtiments collent à l’évolution des pratiques de la communauté de fidèles, néanmoins le nombre de chrétiens baisse et les églises se vident.

Cette réalité pousse à la réaffectation de ces édifices. On pense communément qu’elle est synonyme de destruction ou de vente et on imagine déjà des bars investir l’intérieur des églises. Mais ce n’est pas l’option majoritairement choisie en Suisse. Les Églises réfléchissent à une utilisation élargie du lieu.

En quoi consiste ce type de réaffectation?

Il s’agit de réduire les coûts liés à l’immobilier, plutôt que le nombre de bâtiments dont les communautés religieuses sont propriétaires. Les églises modernes ont un fort potentiel d’avenir. La multifonctionnalité des espaces qu’elles offrent permet à la fois à la communauté d’en profiter selon ses besoins, mais aussi de trouver des partenaires pour utiliser l’espace, et ainsi garantir une rentrée d’argent pour les communautés religieuses propriétaires. Mais cela s’accompagne d’une remise en question de l’usage du lieu.

Depuis vingt ans, je suis consultant auprès d’Églises et de paroisses sur ces questions. Les demandes sont en augmentation et concernent essentiellement la réorganisation de l’espace. Il est donc nécessaire de savoir ce qu’on veut y faire, d’avoir un concept et donc une vision paroissiale. Mais le premier défi est de pouvoir les protéger. Les églises de la Rouveraie à Genève, des Forges à Neuchâtel, par exemple, ont déjà été détruites.

Ces églises ont été construites pour répondre au boom démographique de l’après-guerre. Comment expliquer que l’on compte plus d’édifices catholiques que protestants?

Le nombre important d’édifices catholiques s’explique par le fait que d’une part les grandes villes de Berne, Bâle, Zurich ou Genève étaient protestantes, il manquait donc de lieux de cultes catholiques. La Suisse connaît aussi à cette période une arrivée de travailleurs étrangers, venus souvent de pays catholiques du Sud, et rejoints plus tard par leurs familles. Mais, les situations diffèrent selon les cantons.

Par exemple, dans le canton de Vaud, on trouve 19 églises modernes protestantes et 36 églises chapelles catholiques. Dans le canton des Grisons, il y en a beaucoup moins, leur nombre est presque nul, ce qui s’explique par la faible augmentation de la population dans cette région. En Valais, une centaine d’églises ont vu le jour pendant cette période. À l’époque, l’Evêque de Sion devait placer un nombre important de prêtres.

Face à l’urgence, on va même jusqu’à utiliser des églises préfabriquées?

On en compte une vingtaine de ces églises provisoires, opérationnelles en six semaines. On les reconnaît à leur forme de tente. Entre les années 1960 et 1970, l’organisation d’entraide catholique Action de Carême avait monté un projet pour aider les paroisses catholiques pauvres. Celles-ci pouvaient louer ou acheter ces églises préfabriquées. Les protestants y ont aussi recours. L’église réformée de Therwil, dans le canton de Bâle, où je réside, en fait partie. Il a fallu faire des travaux, notamment pour améliorer l’aération, car la température pouvait dépasser les 30 C°. Elle est idéale pour les cultes avec les familles et les enfants notamment, car nous pouvons déplacer les bancs, installer un grand tapis. Si ces églises devaient être éphémères, il en existe encore une quinzaine en Suisse. Au fil des ans, les fidèles ont développé un attachement émotionnel à ces édifices.