«Grandir, c’est viser le ciel, rien de moins»

Dans «Une robe de la couleur du temps», Jacqueline Kelen renoue avec le sens spirituel caché des contes de fées. Une invitation qui nous invite à redécouvrir notre dimension éternelle.

Les contes de fées ne sont pas destinés à endormir les enfants sages à l’heure du coucher. Au contraire, rappelle Jacqueline Kelen, leur rôle est de nous éveiller à une autre réalité. «Ils ne cessent de rappeler la véritable mesure de l’être humain qui est sa dimension spirituelle. C’est de l’âme qu’ils parlent et c’est à l’âme qu’ils parlent», insiste-t-elle dans son nouveau livre, Une robe de la couleur du temps.

Mais voilà, observe encore cette spécialiste des mythes, «on est forcé de constater que l’homme au cours des millénaires n’a cessé de rapetissé, que sa vision s’est affreusement rétrécie, que ses aspirations sont devenues très limitées. La raison en est toute simple», poursuit-elle. «L’homme a cessé de se tourner vers l’immensité mystérieuse du ciel pour ne regarder que soi.» 

Le genre humain serait donc à ses yeux ce drôle d’oiseau qui, «en niant les dieux et l’univers invisible, s’est lui-même mis en cage», et a fini par «se résigner à sa condition mortelle». Pourtant, tous ces contes qui ont bercé collectivement nos enfances, du Petit Poucet à Cendrillon, en passant par le Vilain Petit Canard ou encore Le Petit Chaperon rouge, invitent selon elle à la découverte de ces réalités cachées. Elle nous en livre le détail, en revisitant dix-sept de ces contes célèbres, comme autant d’appels à oser grandir. Car «grandir», formule-t-elle, «c’est viser le ciel,  rien de moins». Interview.

Comment cette dimension spirituelle des contes de fées vous est-elle apparue?

Tous comme les mythes, les contes de fées essaient de donner du sens aux grandes questions qui se posent à la conscience humaine: sur l’amour, la mort, le mal, l’injustice, etc. D’ailleurs dans absolument toutes les traditions, le maître ou le guide spirituel raconte de petites histoires, comme Jésus avec les paraboles, qui sont évidemment à entendre dans un sens beaucoup plus profond qu’il n’y paraît. Il ne s’agit pas de bercer des enfants, ou même des adultes, mais d’éveiller chacun à une dimension supérieure.

C’est-à-dire?

Les contes sont là pour nous rappeler qu’il y a un univers invisible, des réalités éternelles et intemporelles – finalement qu’il y  a toujours une doublure d’invisible à côté de ce monde que l’on croit seul exister. Quel que soit notre culture, notre âge, notre situation, notre intellect, etc., ces contes ravivent en nous notre profond désir d’éternité.  Comme les mythes, ils se passent toujours entre terre et ciel, entre les dieux  et les hommes, entre ceux qui ont la sagesse éternelle et les mortels que nous sommes. Là est le sens principal des contes de fées.

Comment vous expliquez-vous que ces contes aient été ainsi relégués au registre des lectures enfantines ?

Depuis le 18e, 19e siècle, on se concentre uniquement sur l’être humain. C’est le positivisme, le réalisme, le pragmatisme, et les questions qui en découlent: «A quoi ça sert?» «A quoi ça m’est utile?» De là est aussi partie l’idée que les adultes pouvaient également profiter de ces contes de fées un peu comme mode d’emploi: pour régler ses histoires de familles, de travail et d’argent. On s’est mis à appliquer leur sagesse à nos soucis bien terrestres, dans une optique terriblement horizontale et limitée à notre condition humaine. On s’est alors coupé à la fois de nos racines terrestres et de nos antennes célestes.

Quelle est la spécificité de cette dimension spirituelle?

On peut se poser la question de savoir pourquoi ces récits se finissent tous bien. Mais aussi quel est ce désir en moi qui fait que j’ai envie que cela soit ainsi? Je crois qu’il y  a en chacun de nous quelqu’un qui vit d’amour et d’eau fraîche. Les contes de fées promettent le même climat final, à savoir une joie infinie, un amour éblouissant, la beauté qui ne se ternit pas, la jeunesse éternelle, bref tout ce qui va du côté de l’infini,  de ce qui n’est pas atteint par le temps, la difficulté, les conflits, etc. Or le spirituel, c’est précisément ce qui ne passe pas, ce qui est impérissable, indestructible. C’est ce que l’on appelle en l’être humain l’esprit, qui est relié à l’Esprit divin.

Quel différence avec le psychisme?

Le psychique, lui, c’est l’état intermédiaire. Il n’est pas à dédaigner parce que c’est aussi nos émotions, nos sentiments, nos pensées. Mais le  domaine psychique est totalement fluctuant. Un jour on se réveille et on est de bonne humeur, ou alors on est un peu triste parce qu’on a appris telle ou telle nouvelle. On n’a aucune maîtrise là-dessus: on le croit, mais c’est totalement mouvant, trouble. Quant au corporel, on sait très bien qu’il n’est pas toujours en bonne santé et qu’il est appelé à disparaître. La dimension spirituelle est la seule partie en nous qui soit indestructible.

Les contradicteurs des religions vous diront que croire en la permanence d’un autre monde, c’est une consolation un brin naïve...

De tout temps, même au temps de la philosophie antique, il y a eu des gens pour dire  qu’«on a inventé les dieux pour nous consoler d’être mortels». Dieu n’est pas le monopole des religions. Or, quel que soit le nom qu’on lui donne, la question de son existence se pose à toute conscience humaine. Mais sur ce plan-là, il n’y a pas à argumenter. C’est comme lorsqu’on tombe amoureux, on ne peut pas l’expliquer, ce n’est pas rationnel: c’est une expérience personnelle et vivante. Y croire ou non, c’est la liberté de chaque être humain.

La relecture de ces contes peut-elle suffire à nous redonner des ailes?

Tout est une question de soif et de désir personnel. Tout revient toujours à se poser la question, et encore une fois personne ne peut répondre à notre place, de quel est mon désir profond? Mais cela demande une écoute, une sorte d’intériorisation, de recueillement intérieur pour savourer ce qu’il y a derrière ces contes. Il faut creuser, ne pas se contenter de la surface des choses. C’est la même chose pour tous les grand textes, y compris les textes sacrés. Les contes de fées ce ne sont pas des histoires toutes rôties. C’est à nous de chercher et de nous questionner.

Ces temps de confinement peuvent-ils précisément nous aider à réinvestir ce domaine de l’existence?

Ah oui! Quelle opportunité extraordinaire, si on en prend la mesure, puisqu’on ne peut plus s’ébrouer à l’extérieur, se disperser, se distraire, c’est-à-dire se fuir d’une certaine façon. C’est l’occasion d’apprendre à faire le tri entre ce qui est passager, accessoire, agréable mais sans plus, et ce qui est indispensable et essentiel. C’est toujours dans les moments de grande épreuve que l’on détermine ce qui compte vraiment.  Alors ces temps de confinement, on peut les vivre comme un emprisonnement, mais aussi comme une une invitation: à lire, à réfléchir, à creuser, à faire silence. On s’apercevra alors que notre part féérique n’est pas du tout contrainte par les choses extérieures, ni l’espace ni le temps, mais qu’elle peut vagabonder librement. C’est le moment ou jamais de la réveiller.

Le Vilain Petit Canard

«La métamorphose du Vilain Petit Canard en oiseau de lumière, de l’habitant terrestre en être spirituel, nous rappelle une vérité précieuse : l’homme représente un état transitoire et provisoire. (...) Il n’est pas non plus le prisonnier d’un condition précaire et mortelle sans issue. Il est infiniment plus et sa vit vaut infiniment mieux.»

La Petit Sirène

«Le récit de la Petite Sirène contient un message spirituel qui n’a rien de complaisant: être sauvé ne signifie pas rester en vie ici-bas ni prolongé ses jours  dans un corps destiné à périr, c’est œuvrer à l’immortalité de son âme.»

Le Petit Poucet

«Tout initié doit mettre sa connaissance et son expérience au service des autres afin qu’elles nourrissent et éclairent l’humanité. Il doit témoigner, transmettre, éveiller les consciences, et non garder pour lui ce qu’il a appris (...) Ainsi du Petit Poucet qui vient enrichir et régénérer ses parents et ses frères terrestres au bout de son parcours.»