
Vaut-il mieux pour un humain être esclave mais nourri ou libre mais affamé…? Libre et rassasié, répondrez-vous! Le cri des israélites dans le désert : « Si seulement nous étions morts quand nous mangions à satiété », et la réponse divine : « Du haut du ciel je vais faire pleuvoir du pain pour vous» viennent interroger nos façons de répondre à nos besoins légitimes de sécurité, de nourriture, de satiété, d’équité… Pour que le slogan de la campagne de carême, la faim bouffe l’avenir, ne soit un jour plus qu’un lointain et triste souvenir.
Prédication
Rien de trop, pas de trop peu
« Ah ! Si seulement le Seigneur nous avait fait mourir en Égypte, quand nous avions assez à manger ! » Et bien oui, on les comprend ! Il vaut mieux être esclave mais nourri que libre mais affamé, n’est-ce pas ? Pourtant, ils en avaient rêvé, de cette liberté, de cet avenir ouvert. Mais les voilà maintenant dans l’aridité du désert, dans un temps long, inconfortable, incertain. Ça valait la peine, tout ça ? « Ah si seulement ! Si seulement les choses en allaient autrement ! Si seulement je pouvais revenir en arrière ! Ça valait bien la peine, tout ça ! » On le dit parfois, on le pense ! Et on peut le comprendre… Mais… mais il y a peut-être une distorsion dans ces : « Ah si seulement… ! » Le regard que les israélites dans le désert posent sur leur passé correspond-il à qu’ils éprouvaient comme esclaves en Egypte ? Le début du livre de l’Exode raconte leurs conditions de vie de plus en plus infernales, leur douleur, leur désespoir, leurs cris, Leurs plaintes, qui montaient si fort que Dieu les a entendus, et leur a envoyé Moïse et Aaron, pour les emmener vers la liberté. Parfois, quand le chemin de vie devient âpre, aride, long, décevant, l’on peut être tenté par ce réflexe : évoquer le passé en minimisant ce que l’on éprouvait alors, en gommant les aspérités, en effaçant les durs ressentis, et cela au risque d’oublier les raisons qui nous ont poussé vers tel ou tel choix… La souffrance a ceci de particulier qu’elle nous fait facilement reconstruire les souvenirs en idéalisant le passé. Et cela peut concerner tout autant nos mémoires personnelles que collectives. Prendre conscience de ce fonctionnement peut être un premier pas pour vivre le présent pour ce qu’il est, pour avancer sur son chemin de vie - en partie choisi, en partie subi - en accueillant ce qui est donné dans ce présent aride, et en cherchant des solutions créatives pour habiter ce présent et ouvrir l’avenir.
Mais alors, le peuple a-t-il tort de murmurer, de maugréer, de protester ?
Auraient-ils mieux fait de se taire, de refouler leurs ressentiments ? Non ! Non pour deux raisons.Premièrement, si le ressentiment habite le cœur, à quoi bon l’étouffer ? Il poursuivra son chemin caché et fera des dégâts à l’intérieur de soi. L’expression ouverte et franche de ce qui s’agite dans les profondeurs du cœur donne souvent une clé pour dénouer la situation, évoluer, et voir des solutions peu à peu se dessiner. Et deuxièmement, dans notre récit, il n’est pas reproché au peuple de rouspéter - c’est le cas dans d’autres récits de la traversée du désert, car le peuple se plaint à maintes reprises, mais pas ici. Certes, Moïse fait remarquer au peuple que Aaron et lui ne sont pas les vrais responsables de la situation. En fait, c’est contre Dieu que le peuple récrimine ! S’en rend-il seulement compte ? Dans de nombreux récits bibliques, il est dit que Dieu entend, accueille, recueille les murmures des humains, murmures de colère, de détresse, de revendications ou de désespoir. Et qu’il y répond de diverses manières. Il arrive que Dieu se montre impatienté devant les récriminations incessantes ou injustes, mais jamais il ne se montre menacé. Il ne redoute pas les plaintes des humains. D’ailleurs de nombreux croyants ne se sont pas gênés de crier leur colère ou leur détresse à Dieu ouvertement, et Dieu souvent leur a donné raison, comme avec Job, ou dans certains psaumes. Lorsque, dans nos impasses, nous éprouvons la détresse et la colère, lorsque nous aurions besoin de crier notre ras-le- bol, notre déception, à qui nous adressons-nous ? Aux bonnes personnes, à celles qui peuvent qqch ? Peut-être que parfois nous aussi nous trompons de destinataires, accablant par exemple nos proches – il est tellement plus aisé d’exprimer ses ressentiments là où c’est le plus facile – mais ce n’est pas forcément là où cela se serait le plus utile…. Et surtout, osons-nous les exprimer… à Dieu ? Quand on murmure, quand on proteste, l’on risque d’être un peu impoli, l’on risque d’exagérer, de déformer les choses. Mais si par peur de ces risques l’on se tait, on ne peut pas être vrai. Or c’est à partir d’une vérité de protestation qu’un dialogue authentique peut se nouer, que les regards peuvent se déplacer, que des solutions peuvent émerger. Il en est ainsi entre les êtres humains, et aussi devant Dieu.
Et Dieu répond : il promet le don de ce pain du ciel chaque jour, et il attend de son peuple la confiance et l’écoute. Il y a dans ce don une part divine – une part humaine. Comme une danse qui cherche une harmonie pour la suite de l’histoire. Le don de Dieu étant généreux, il est logique pour le peuple d’être généreux ensuite les uns envers les autres, en renonçant à accaparer pour soi le plus possible, mais en veillant plutôt à ce que chaque famille puisse se servir d’une juste part. Et chaque famille se sert librement de la manne, avec respect et mesure - comme le font naturellement les habitants du désert qui savent mieux que quiconque que c’est seulement si chacun se sert selon ses besoins que tous auront de quoi vivre. Et comme ce pain du ciel tombe en abondance, le surplus est laissé à la nature : quelle belle sagesse ! Nul besoin de faire de réserves à l’excès. Inutile même. Le pain du ciel thésaurisé va simplement pourrir et sera immangeable. Quelques-uns des israélites en feront d’ailleurs l’amère expérience. Et puis, il y a cette pause du 7eme jour, le jour du Sabbat, indispensable, comme une bulle de liberté pour prendre le temps de simplement être sans forcément devoir s’agiter et s’activer. Les doubles rations du 6ème jour permettront cette pause bienfaisante.
Et au final, il n’y avait rien de trop, et pas de trop peu. Il se dégage de ce récit une véritable éthique de vie, qui entre en résonnance avec les défis actuels de notre terre. Ce sont vrai sujets aujourd’hui : l’accaparement des richesses par quelques-uns, l’avidité et son cortège de déséquilibres, le trop et le trop peu, les immenses quantités de nourriture pourries et jetées (souvent dans le Nord) alors que des populations entières qui voient la faim bouffer leur avenir (souvent dans le Sud). L’éthique suggérée par ce récit fait écho à celle que prônent nos campagnes de carême qui, chaque année, nous rappellent les enjeux d’un accès pour tous à une nourriture suffisante et saine – nous engageant à y remédier par notre manière de vivre, notre solidarité, nos choix lors des votations, nos décisions d’achat et de nourriture. L’alimentation étant la condition première pour que les autres besoins vitaux, affectifs, éducatifs, spirituels, soient eux aussi pris en compte, apaisés et comblés. Car les humains ne vivent pas que de pain. Des siècles plus tard, les israélites diront que cette expérience du désert et de la manne leur a permis de comprendre que l’homme n’avait pas besoin seulement de nourriture physique, mais aussi de toute parole qui sort de la bouche de Dieu (cf Deutéronome 8,3). Ils avaient besoin, comme nous aujourd’hui, de nourrir non seulement leur corps, mais aussi de pouvoir donner du sens à leur existence, de pouvoir aimer, et ouvrir l’avenir ! Cette éthique trouve encore un bel écho dans celle que suggère les béatitudes des évangiles, quand Jésus dit : Heureux les doux, ils auront la terre en partage, heureux les affamés de justice, heureux les bons, les artisans de paix.
Cette éthique pourrait bien être la nôtre : avec une part divine et une part humaine !
La manne : réponse de Dieu, question de l’homme. Un dernier mot sur la manne. Le mot manne signifie donc : « qu’est-ce que c’est ? » « Manhou, manhou », disaient les israélites en découvrant cette nourriture inconnue. Cette manne est un cadeau, une surprise. Elle est étrange. Elle n’est pas simple à décrite. Elle gagne à être cuisinée - elle aurait un goût de miel ou alors elle aurait eu, selon d’autres passages, un goût de pain solide qui comble la faim. Les rabbins en concluront qu’elle prenait le goût qui convenait à la personne qui la mangeait, selon ses besoins du moment. Belle image du don de Dieu. La manne est la réponse que Dieu donne et cette réponse est en fait une question. La réponse que Dieu donne est pour les humains une question. Voilà qui ouvre pour nous, éternels chercheurs de Dieu, chercheur de sens, des perspectives infinies : La réponse qui devient une question !
AMEN

