Quand le mariage posthume transgresse la temporalité

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La journaliste Laurence Villoz s’interroge sur la signification du mariage posthume de Xavier Jugelé, le policier tué sur les Champs-Elysées.

Photo: cc (by-nc) Jean-Marc Linder

Quand je pense à l’amour et la mort, j'ai tout de suite en tête l'histoire de Tristan et Iseult, de Roméo et Juliette, ou d'Orphée et Eurydice. Tragédies passionnelles qui n’ont cessé de formater en Occident le fantasme de l’amour impossible, tellement irrésistible. Mais épouser son amoureux décédé, est-ce un amour impossible ou plutôt la concrétisation d’un amour éternel?

Fin mai, Etienne Cardiles s’est marié, à titre posthume, avec feu son compagnon Xavier Jugelé assassiné par un terroriste sur l'avenue des Champs-Elysées, un mois plus tôt. Si cette procédure semble irréelle, elle remonte au début du XIXe siècle en France. Modifiée à plusieurs reprises, elle a notamment permis durant la Première Guerre mondiale aux femmes enceintes dont le conjoint était décédé au front de l’épouser après sa mort, principalement pour légitimer l’enfant déjà conçu et recevoir une pension.

A l’heure actuelle, le mariage posthume est encore en vigueur dans les cas de force majeure. Selon l’article 171 du Code civil français: «Le Président de la République peut, pour des motifs graves, autoriser la célébration du mariage en cas de décès de l'un des futurs époux, dès lors qu'une réunion suffisante de faits établit, sans équivoque, son consentement». Le couple parisien, déjà pacsé, avait bel et bien prévu de se marier. Si je comprends aisément cette démarche éminemment symbolique, honorifique et romantique, je sursaute en lisant la suite de l’article 171: «Dans ce cas, les effets du mariage remontent à la date du jour précédant celui du décès de l'époux».

La loi permet de modifier le passé! Dans le cas d’Etienne Cardiles et de Xavier Jugelé, leur mariage célébré le 31 mai dans la salle des fêtes de la mairie du 14e arrondissement de Paris a en fait eu lieu légalement le 19 avril, un jour avant la mort du policier. Il s’agit donc d’un mariage rétroactif. Désormais, l’histoire raconte que Xavier Jugelé était officiellement l’époux d’Etienne Cardiles au moment de sa mort, qu’il a été enlevé à la vie le lendemain de son union avec l’homme qu’il aimait.

Amour impossible? Certes, l’avenir d’un futur à deux n’est plus envisageable, mais l’amour qui a conduit ces personnes à s’unir a réellement été vécu. Concrétisation d’un amour éternel? Peut-être. En devenant directement veuf après la cérémonie, Etienne Cardiles scelle par son statut social l’acte marital. Mais surtout, cette union apparaît comme une infime réparation de ce que le terroriste a détruit. Xavier Jugelé n’a pas survécu, mais l’amour demeure. Et la loi offre la possibilité de défier la mort en concrétisant un projet commun porté par l’envie de vivre.