«Lorsque le pape dénonce l’idolâtrie du profit à tout prix, il est pleinement à sa place»

Protestinfo laisse régulièrement carte blanche à des personnalités réformées.

Sous la forme de la lettre ouverte, Jean-François Ramelet, pasteur, responsable de «l’esprit sainf — une oasis dans la ville» à Lausanne réagit au propos de Beat Kappeler sur la prise de parole publique des ministres du culte.

Photo: CC(by-nc-nd) Rebecca

Cher Beat Kappeler,

Vous souvenez-vous de moi? Jeune pasteur à Lutry, je vous avais invité, il y a plus de vingt ans, dans un cycle de conférences sur le thème: «le monde change et la Suisse?» Les orateurs venaient à la fois du monde politique, économique et théologique. Cette série avait rencontré un franc succès.

Si je vous écris ces mots, c’est que récemment, vous vous en êtes pris très vivement, au pape François, ainsi qu’à des pasteurs et ecclésiastiques, dans une tribune du journal NZZ am Sonntag. Selon vous le Pape, les curés et les pasteurs n’ont pas à prendre position sur des questions économiques ou politiques, mais devraient se concentrer sur les réalités «célestes».

Je m’étonne de l’indigence de vos propos. Comment quelqu’un d’aussi intelligent que vous peut-il se méprendre si lourdement sur ce qu’est la foi chrétienne? Le credo chrétien estime que Dieu n’est plus à chercher dans le firmament et dans les astres, puisqu’un jour il a mis pied à terre dans la personne de Jésus-Christ. C’est ce que l’on appelle «l’incarnation». J’y tiens mordicus.

L’incarnation signifie que la personne de Jésus-Christ, ses gestes, ses paroles, sa manière de vivre ont force de révélation. Et contrairement à ce que vous semblez penser, Jésus-Christ, pendant son ministère, ne s’est jamais illustré par des discours évanescents, métaphysiques et abscons sur le ciel, l’au-delà, les réalités d’en haut, mais rejoint plutôt l’humain dans son quotidien et l’interpelle sur ce qu’implique «croire en un Dieu d’amour».

Jésus parle ainsi de pardon, d’argent, d’impôts, de notre relation à César, des relations «parents – enfants», «hommes – femmes», «riches – pauvres», «malades et bien portants», «juifs et non-juifs», etc. D’ailleurs, Jésus a été mis à mort par le préfet romain Ponce Pilate au motif qu’il représentait un danger pour la «pax romana», autrement dit que ses propos menaçaient l’économie et l’autorité de l’empereur.

Une fois systématisée par les Pères de l’Eglise, puis par de nombreux philosophes et théologiens, la pensée de Jésus, va infuser pendant de longs siècles la culture occidentale, changer nos relations humaines; modifier notre rapport aux médiations, à l’argent, à l’économie, à l’autorité, c’est-à-dire au politique.

En cette année du Jubilé de la Réforme, je ne vais pas vous faire l’affront de vous rappeler tout ce que l’économie et le politique doivent à des prédicateurs qui ont osé parler de prêts à intérêt, de gouvernance, d’autodétermination, de liberté de conscience, etc.

Contrairement à vous, j’estime que lorsque le pape dénonce l’idolâtrie du profit à tout prix, il est pleinement à sa place. Il ne fait que signaler haut et fort, une perversion de l’économie, qui est l’accumulation et la captation de bénéfices et de richesses par quelques-uns. Je ne suis pas économiste, mais je crois que cette dérive est dangereuse et qu’elle pourrait dans un avenir proche, causer des conflits majeurs.

Karl Barth, éminent théologien bâlois du XXe siècle et résistant au nazisme, estimait qu’il fallait prêcher non seulement avec la Bible ouverte, mais aussi avec le journal ouvert. Il avait pleinement raison, ne vous en déplaise.