«L’addiction passe par le corps et l’exposition des stigmates, comme chez Jésus»

Educateur spécialisé dans la toxicomanie, le Genevois Gérald Thévoz est aussi théologien. Il évoque la place de la spiritualité dans son travail et décrypte les liens qui existeraient entre la figure du toxicomane et celle de Jésus.

Photo: CC(by-nc) WBEZ

Gérald Thévoz travaille depuis 1989 comme éducateur spécialisé en toxicomanie au sein de l’association genevoise Argos, au centre de jour Entracte. Dans les entretiens qu’il mène avec des usagers d’Argos – dont certains se déroulent en prison — la spiritualité et le religieux font parfois irruption. Le théologien de formation, qui a consacré sa thèse à la question de l’accueil de marginaux dans des familles (une expérience qu’il a lui-même menée en son temps), décrit une société où les toxicomanes représenteraient à la fois des repoussoirs et l’incarnation, poussée à l’extrême, du désir marchand de la consommation. Entretien.

Vous êtes théologien et éducateur spécialisé. Ces deux mondes se rejoignent-ils dans votre pratique professionnelle?

Dans mon travail, j’accompagne des personnes confrontées aux multiples facettes de l’addiction. J’accueille ce qu’elles vivent. Cela peut aller du désarroi à une révolte contre la souffrance. Certaines personnes expriment un sentiment d’injustice lié à leur précarité ou à des formes d’exclusion sociale liées à leur consommation excessive de stupéfiants, légaux ou non. Des interrogations spirituelles peuvent émerger, mais elles ne sont pas forcément évoquées comme telles.

Des usagers évoquent-ils directement la question de la religion dans leur parcours?

Oui, cela arrive. J’ai accompagné une personne qui est entrée dans une démarche de type bouddhiste. Durant nos entretiens, elle se questionnait par exemple sur le fait qu’elle avait été conduite à consommer des psychotropes alors qu’elle avait décidé de méditer, ou l’inverse. Un autre usager a évoqué, devant moi, une expérience spirituelle qu’il a eue en prison: sa rencontre intime avec Jésus. Avec un usager de religion musulmane, nous avons abordé la question de la consommation de médicaments et d’alcool en période de ramadan, et en dehors. Nous avons aussi parlé du soutien qu’il pouvait trouver, ou non, à la mosquée. Donc, si le fait religieux fait partie de la vie de la personne, qu’elle se sent désireuse de l’aborder en entretien, je n’ai pas de problème à m’engager sur ce chemin avec elle.

Quels sont les liens qui existent entre les lieux de traitement de la toxicomanie et l’Eglise?

Jésus a porté une attention particulière aux plus faibles: lépreux, prostituées, femmes, enfants. De même, les chrétiens ont recueilli ceux que la société avait de la peine à intégrer. Les institutions sociales ont aussi pris forme sur le terreau de la vocation religieuse, avant d’être sécularisées. Ce fut le cas de l’Hospice général, ou plus près de nous, de la Croix-Bleue, qui a vu le jour en 1877 sous l’impulsion de Louis Lucien Rochat et d’Arnold Bovet. Ces deux pasteurs avaient été confrontés aux ravages de l’alcoolisme en Suisse. Comme le vin occupe une place importante dans la Bible, son abus et les conséquences douloureuses qui l’accompagnent ne pouvaient qu’interpeller les chrétiens. Par extension, le phénomène de la toxicomanie a aussi interpellé des chrétiens. On peut citer quelques figures historiques: Pierre Rey pour le Levant, à Lausanne; l’abbé Vienny, fondateur du Tremplin à Fribourg; le philosophe Pierre-Yves Albrecht pour les Rives du Rhône en Valais.

Dans les institutions qui travaillent avec des toxicomanes, l’abstinence est un but, ou plutôt un moyen d’aller vers une autre vie. Est-ce qu’il y a un lien avec l’ascèse religieuse?

Oui, et de plusieurs façons. Etymologiquement, s’abstenir veut dire se tenir en dessous de ce qui est habituel. Dieu décide de s’abstenir au 7e jour de la création. Ne pas faire quelque chose au profit d’autre chose, c’est la dynamique même de l’existence, car sinon on s’épuise. Or, la drogue exclut cette capacité. On passe de l’usage d’une chose à son abus.

S’abstenir serait une force?

C’est le point de vue que défend le philosophe Giorgio Agamben, qui souligne, à la suite d’Aristote, que la puissance est «définie essentiellement par la possibilité de son non-exercice». La dynamique de l’addiction, c’est juste le contraire. Elle implique une suite de passages à l’acte avec, souvent, la souffrance pour l’usager de ne pas pouvoir faire autrement. Quand on s’abstient, on dissocie ces deux éléments. Le travail thérapeutique avec des personnes toxicomanes vise donc à permettre de retrouver cette puissance: celle de ne pas faire quelque chose qu’on sait que l’on pourrait faire ou qui s’imposerait à nous. Mais il y a un hiatus, car en s’abstenant, la personne découvre sa difficulté à gérer ce qu’elle veut précisément combler par le produit, et qu’elle voit qu’elle n’a pas!

Comment défendre l’abstinence dans une société qui prône la consommation?

La posture n’est pas évidente à tenir, entendu que nous évoluons dans une société marchande qui fonde son développement sur la croissance et exige pour cela de consommer, si possible, toujours plus et de tout. Dans ce schéma, le blanc, le vide, paraissent anormaux, car ils brisent une chaîne. Renoncer deviendrait donc presque une faute, car il faut obtenir la satiété dans tous les domaines de la vie.

La parfaite satiété serait inverse à la religion? La toxicomanie aussi?

Dans la plupart des religions, s’arrêter un moment exprime un acte de foi. Alors qu’aujourd’hui pour développer l’économie il faudrait pouvoir consommer 24 heures sur 24. L’idée de manquer comporte une dimension anxiogène. Il y a, on le voit bien, une contradiction entre ces deux pôles.

Dans notre société, quelle est la place occupée par les personnes qui abusent de drogues, au point d’ailleurs de risquer la mort?

Les personnes qui consomment des stupéfiants, ou d’autres produits psychotropes, incarnent, sans le vouloir, la logique consumériste de notre société. D’ailleurs, on leur en veut de manifester, dans leur corps même d’être, ce symptôme social. L’économie vend de l’addiction, c’est même un thème marketing, mais là, on a des gens qui poussent la logique consumériste à fond. Les toxicomanes révèlent cette logique. Par ailleurs, ils nous rassurent en quelque sorte. Ils permettent à chacun de se dire, moi, je maîtrise la situation. De façon plus générale, les gens en marge disent des choses sur notre fonctionnement et on peut tenter d’en comprendre les énigmes sous l’angle théologique.

Existe-t-il des liens entre la figure du toxicomane et celle de Jésus?

On peut tracer des parallèles. Jésus a fait sauter tous les codes et il est allé jusqu’au bout, sur la croix. Il parle de tout, il va même vers Lazare, qui pourrit. Il se moque même de l’argent en disant qu’il faut rendre cela à César, puisque les pièces sont à son effigie. C’est complètement subversif dans la société où il évolue. De son côté, le toxicomane va aussi jusqu’à la mort parfois. En outre, l’addiction passe par le corps et l’exposition des stigmates, comme chez Jésus. Un autre lien est celui de la victime, discours qui existe chez des personnes toxicomanes. Or Jésus s’intéresse aux victimes. Il prend en compte ceux qui subissent les conséquences d’un ordre social.