Un aumônier pour soutenir les paysans

Le monde paysan est en péril. Les récentes initiatives en sont la preuve. L’ancien pasteur et paysan Pierre-André Schütz prend en main la première aumônerie agricole du canton de Vaud. Un témoignage publié dans «Bonne nouvelle» et «relais»

Photo: ©Gérard Jaton

Propos recueillis par Stéphanie Billeter, Bonne nouvelle

A 66 ans, vous voilà de nouveau sur le terrain, vous ne vous arrêtez jamais!

Pierre-André Schütz: Disons que je suis retraité non pratiquant! Dans ce métier, on a tous plus ou moins le syndrome du saint-bernard. J’ai moi-même traversé une dépression à 50 ans. «Comment, ce n’est pas possible que tu aies une dépression!» ai-je tellement entendu. Les paysans ont de la peine à se confier, à partager des fragilités. On a été élevé selon le précepte qu’un garçon, ça ne pleure pas, qu’il est honteux de demander de l’aide.

Et ils en ont besoin?

Oui. La rapidité des sollicitations montre l’urgence du problème. Je ne pensais pas qu’il y en aurait autant. Mon mi-temps ne sera pas suffisant, je le crains. Beaucoup veulent abandonner le métier et il y a de nombreux suicides. Moins qu’en France, qui en compte un tous les deux jours, mais cela reste impressionnant. Les paysans font face à de plus en plus de solitude.

C’est là que votre rôle se révèle important.

J’apporte des clins d’yeux, ou, comme je le dis, des clins Dieu. La pression permanente, la mondialisation qui tue l’agriculture, la détresse financière, le monde paysan a le sentiment, pour paraphraser Ramuz, que le soleil ne reviendra pas. Je veux leur montrer les bouts de lumière dans ce tunnel, restaurer l’espérance et la lumière qu’il y a encore en eux. Chacun d’entre nous a beaucoup de potentiel.

Concrètement, comment cela se passe-t-il?

Il faut que la démarche vienne d’eux. En premier lieu, il faut oser appeler, demander de l’aide. Partager ses fragilités, ce n’est pas une faiblesse, mais un regard bienveillant sur soi-même. Dans le partage, j’en viens à discerner les problèmes. S’ils sont d’ordre financier ou professionnel, je fais appel à l’association Prometerre. Sinon, je les écoute, je fais appel à un psychologue ou un médecin et je les accompagne. Mais le plus souvent, les problèmes sont multiples.

En tant que paysan et ancien pasteur, vous les comprenez.

C’est un réseau, ils reconnaissent d’abord en moi le paysan avant le pasteur. Ma démarche est de les écouter, c’est de santé publique. Je vois beaucoup de souffrance, qui peut conduire à la spiritualité comme se transformer en colère contre Dieu. C’est dur, mais pour mettre debout, il faut secouer. A une femme qui s’est comme figée dans le temps après avoir perdu sa fille, j’ai dit: «Tu te vautres dans la souffrance». Pour moi il est important que les épouses, les paysannes soient partie prenante. Elles sont plus intuitives.

Comment recevez-vous cette souffrance?

Elle m’attriste. La mort à petit feu de ce secteur primaire est le signe de la décadence de la civilisation. La pression de ce monde où prévaut l’argent tue le local, et j’essaye, avec eux, de trouver encore du sens à cette noble profession. Le soir je ne prie pas d’abord Dieu le Père, je prie Jésus. C’est mon copain. Il connaît la valeur de la terre, le fait de nourrir ses frères, leur donner leur pain quotidien.

La spiritualité est-elle présente?

Dans le monde agricole, il y a un regard bienveillant vis-à-vis de la foi. Les paysans sont chrétiens sans le savoir. Ils vivent au rythme de la nature avec une humilité qui les rend favorables à la spiritualité. J’aime à dire que nous sommes tous croyants. Comme le dit le philosophe André Comte-Sponville, il y a de la spiritualité dans l’athéisme. Nous exerçons trois ans d’apprentissage et travaillons trente ans. Jésus a fait trente ans d’apprentissage en humanité pour exercer durant trois ans son métier de fils de Dieu. L’homme fait bien ce qu’il aime. Il faut redonner à l’humain sa dignité.

Quel message voudriez-vous faire passer?

La vie est belle. Il a fallu mille ans à l’Eglise pour découvrir la joie, celle qui nous vient de ce Dieu qui est devenu un homme. Le monde chrétien s’est trop longtemps contenté de la consolation alors que le Père veut nous communiquer une vie en plénitude, qui se réalise avec la joie d’aimer et de servir nos frères et sœurs en humanité. Je suis convaincu que Jésus veut d’abord susciter en nous la joie. Je ne crois ni par peur ni par devoir, je crois par joie! 

Le projet

L’aumônerie agricole s’inspire des Sentinelles au Canada, dont le slogan est «moins de terrain, plus de voisins» et qui sont amenées à dépister de manière précoce la détresse.

Sur Vaud, il s’agit d’une initiative de Frédéric Brand (chef du Service d’agriculture et de viticulture de Vaud – SAVI), soucieux du mal-être des paysans. M. Brand en a parlé à Xavier Paillard (président du Conseil synodal de l’EERV) qui s’est engagé dans ce projet.

L’aumônerie agricole fait partie de la Pastorale œcuménique dans le monde du travail. Un ministère commun aux Eglises catholique et réformée du canton de Vaud.

Vous pouvez contacter l’aumônier par e-mail (pierre-andre.schutz -arobase- eerv.ch) ou par téléphone (079 614 66 13)