Drôle de monde, triste monde!

Chaque semaine, Protestinfo laisse carte blanche à une personnalité réformée.

Olivier Bauer, professeur agrégé à la Faculté de théologie et de sciences des religions de l’Université de Montréal, s’étonne de l’échelle de valeurs qui sous-tend certaines réflexions sur l’Etat islamique

Photo: CC(by-nc-nd) Paolo Ramos,

Si Aristote réfléchissait en marchant, pour ma part je médite en courant. Je vais ainsi certainement plus vite et plus loin qu’Aristote, même si je pense sans doute moins bien que lui.

Dimanche dernier, c’est une réflexion d’un autre coureur qui a nourri ma méditation. Mon oreille indiscrète l’a entendu dire au moment du départ à l’un de ses amis: «Parce que l’Occident n’a pas réagi aux exécutions, ils se sont mis à détruire le patrimoine», «ils» étant évidemment l’organisation Etat islamique.

Après quelques kilomètres à pied (qui usent, qui usent), j’étais suffisamment réchauffé (rappelez-vous que je cours à Montréal) pour pouvoir penser: «Triste monde où, pour des raisons politiques ou religieuses, et qu’elles que soient cette politique et cette religion, des êtres humains tuent d’autres êtres humains, des êtres humains détruisent des œuvres d’art et les témoignages d’un passé qui les dérange!»

Les témoignages du passé valent plus que les êtres humains

Il a fallu que j’arrive à mi-parcours pour que ma réflexion devienne plus précise et plus étoffée (peut-être que la fatigue laisse plus de place à l’inspiration): «C’est un drôle de monde où l’on considère que l’organisation Etat islamique joue l’escalade de la violence et de la barbarie parce qu’elle détruit le patrimoine après avoir égorgé des otages; c’est un drôle de monde où l’on estime que les œuvres d’art et les témoignages du passé valent plus que les êtres humains. Et c’est sans doute la logique des l’organisation Etat islamique qui a égorgé des otages avant de détruire des œuvres d’art; elle a ainsi prouvé qu’elle accordait moins de prix à la vie humaine, à la vie de celles et ceux qu’elle considère comme ses ennemis pour sûr, mais peut-être même à la vie de ses propres membres. Mais c’est aussi un triste monde celui de mon ami coureur, et je crois qu’il n’est pas le seul de son espèce, c’est un triste monde que celui où mon ami coureur fait sienne cette logique, quand il estime qu’il est plus grave, plus barbare ou plus irrémédiable de détruire des œuvres d’art que de tuer des êtres humains. Même si, et je lui rends cette justice, il ne tue pas les gens qu’il considère comme ses ennemis, ni ne détruit les objets qui lui déplaisent. En tous cas pas lui, pas directement. Car d’autres le font en son nom, au nom de son pays ou au nom de ses valeurs, car d’autres le font et estiment qu’ils le font légalement et légitimement» (je peux courir et rester relativement lucide).

Dans un long faux plat (à la difficulté du parcours correspond la difficulté de la réflexion), je me suis opposé un contre-argument classique: «Tuer des gens ou détruire des artefacts culturels, relève de la même logique. Dans les deux cas, c’est nier l’être humain, dans ce qu’il est et dans ce qu’il fait de singulier.»

Je refuse de penser qu’une œuvre puisse avoir plus de valeur que la vie

Mais quand je suis arrivé au terme de mon parcours dominical (sans doute pressé d’en finir tant avec ma course qu’avec ma méditation), j’avais arrêté ma position: «Je préférerais évidemment vivre dans un monde plus humain, où personne ne tuerait personne, ou personne ne détruirait les objets qui lui déplaisent (je reconnais que mes idées ne sont pas toujours très brillantes ni très originales, au moins quand je cours). Mais dans ce drôle de monde, dans ce triste monde, je refuse de penser que l’intégrité d’une œuvre d’art puisse avoir plus de valeur que la vie de n’importe quel être humain. Sans doute influencé par une culture protestante facilement portée à l’iconoclasme, je trouverai toujours moins grave de détruire un objet que de tuer une personne. C’est mon échelle de valeurs! Et j’en suis fier.»