La traduction de la Bible n’est pas un business rentable

«Les personnes citant la Bible chrétienne rapportent beaucoup d’argent en termes de licences», affirme un blog consacré à la promotion de solutions libérées de droits de la propriété intellectuelle. L’auteur du post se base pour dire cela sur un conflit opposant la Société biblique suédoise aux militants de «Fri Bibel», un projet de nouvelle traduction de la Bible par des personnes prêtes à renoncer à leurs droits. Alors à qui profitent les droits liés aux traductions de la Bible?

«Il est vrai que la vente de bibles nous fait vivre», reconnaît Elsbeth Scherrer, secrétaire générale ad intérim de l’Alliance biblique française (ABF) et directrice des éditions Bibli'O, société fille de l’ABF. «Mais parler d’enrichissement, c’est une méconnaissance du travail qu’implique la traduction et l’édition d’une Bible.»

L’ABF détient les droits de deux révisions de la Bible Louis Segond: la «Bible à la colombe» (1978) et la «Nouvelle Bible Segond» (2002). Mais également de la «Bible en français courant» (dernière révision: 1997), de la «Bible Parole de Vie» (2000), ainsi que, en coédition avec les éditions du Cerf, sur la «Traduction œcuménique de la Bible» (dernière révision: 2010). Dans les rayons des librairies les bibles éditées par la Société biblique de Genève (SBG) prennent également une grande place: elle est détentrice des droits de deux révisions de la Bible Segond: la «Nouvelle édition de Genève» (1979) et la «Segond 21» (2007). En plus des droits sur la traduction, les deux sociétés sont également bénéficiaires, durant 70 ans après leur première publication, de droits sur les notes et commentaires qui peuvent être plus récents. Au niveau suisse, l’ABF collabore avec la Société biblique suisse. Elles sont toutes deux membres de l’Alliance biblique universelle qui regroupe 146 sociétés bibliques et représente plus de 200 pays.

Une traduction coûte jusqu’à 2 millions

«Certes, la Bible nous a été donnée, mais elle nous a été donnée en grec et en hébreu», résume Elsbeth Scherrer qui insiste sur l’importance du travail nécessaire pour chaque traduction. Cette tâche occupe des permanents et un réseau d’experts pour huit à dix ans. Et même si une partie des experts est bénévole, le budget de ce travail se chiffre en centaines de milliers d’euros. «Une traduction de Bible selon que l’on parle d’une révision profonde comme la Segond21 ou d’une traduction complète coutera entre 800’000 fr et deux millions de francs suisses», précise quant à lui Jean-Pierre Bezin, directeur de la SBG. «On nous accuse de nous enrichir grâce à la Bible alors que moi j’ai plutôt l’impression qu’on tire le diable par la queue», souligne Elsbeth Scherrer.

Si Bibli'O reste discret sur ses chiffres, la SBG dévoile: La Bible «Segond 21», avec notes standards et couverture semi-rigide est vendue 7fr50 par la Maison de la Bible, la boutique de la SBG. Elle est également vendue à des libraires avec des remises de 33 à 42% et à des diffuseurs avec des remises de 50 à 65%. Dans les faits, le prix moyen de vente hors-taxe et de 3fr29. Ses coûts d’impressions et de transports sont de l’ordre de 1fr80. S’ajoutent à cela des coûts de logistique (12 à 16% dans la branche du livre), ce qui laisse donc une marge nette pour l’éditeur de 60 centimes par livre selon les calculs de Jean-Pierre Bezin. «Il faut donc de 2 à 4 tirages de 10’000 bibles pour amortir ne serait-ce que les frais de mise en page et d’édition qui se montent à 16’000 francs!».

«Certaines Bibles plus chères contribuent davantage au fonctionnement de la Société biblique, mais les Bibles “low-cost” (à 1.90€/2fr50) que l’on diffuse à 50’000 exemplaires par mois en ce moment ne permettent pas de prendre en compte l’ensemble des coûts de fonctionnement», reconnaît Jean-Pierre Bezin.

Traduction rarement bénéficiaire

Pour Elsbeth Scherrer, il est rare que les droits perçus pour une traduction de la Bible en français couvrent le coût d’une traduction de qualité. «Mais il est important de pouvoir la financer en large partie par nos ventes, car les donateurs auxquels font régulièrement appel les Sociétés bibliques préfèrent financer les traductions dans des langues dans lesquelles la Bible n’existe pas encore, plutôt que de financer une nouvelle version française.» Elle reste toutefois convaincue qu’il est important d’avoir des versions du texte correspondant à l’usage actuel de la langue et tenant compte des avancées scientifiques en ce qui concerne les sources.

Malgré ces coûts importants, tant l’ABF que la SBG ne s’opposeraient pas à ce qu’une Bible libre voie le jour en français. Mais le projet semble irréaliste: «vous comprenez que sans un soutien solide il est difficile de se lancer financièrement dans une traduction», résume Jean-Pierre Bezin. Par ailleurs, il existe déjà des traductions anciennes tombées dans le domaine public, comme la Bible Louis Segond.

Citations largement autorisées

Par ailleurs, les ayant-droits des Bibles mettent en avant le fait qu’ils autorisent les citations, bien plus généreusement que prévu par la loi. Dans un contexte non commercial, il est ainsi permis de citer jusqu’à 500 versets pour autant que cela ne représente pas un livre entier. Ainsi, ni les pasteurs pour leur culte dominical ni les étudiants dans leurs travaux académiques n’ont à payer quelques finances que ce soit pour l’usage qu’ils font de la Bible. En outre, toutes les sociétés bibliques francophones bénéficient gratuitement des textes de l’ABF. Mais pour Elsbeth Scherrer, il est normal que dans un contexte commercial l’éditeur du texte biblique bénéficie également de l’usage qui est fait de son texte, par exemple dans un commentaire biblique où le texte intégral est reproduit. «Les revenus dus aux cessions de droits sont tout à fait accessoires dans notre cas», souligne-t-elle.

Par contre, les traducteurs de la Bible ne versent pas de droits à la Société biblique allemande qui assume le travail de titan que représente l’édition des textes en grec (Novum Testamentum Graece) et en hébreu (Biblia Hebraica Stuttgartensia), ainsi que leurs mises à jour en fonctions des avancées de la recherche. «Par contre quand nous éditons une édition interlinéaire dans laquelle nous reproduisons les textes originaux, nous payons des droits pour ceux-ci», précise Elsbeth Scherrer.