Les eTalks rendent l’oral à l’Académie

Dans les sciences humaines, le livre est roi. Une équipe de chercheurs de la Faculté de théologie et de sciences des religions, de l’EPFL et de la HEP expérimentent une nouvelle forme, permettant de feuilleter des discours oraux et de les éditer selon les standards de l’édition scientifique. Les premiers eTalks publiés concernent les rites funéraires.

«Je suis frustrée de voir de nombreuses interviews de chercheurs sur le net, sans jamais pouvoir les utiliser», regrette Claire Clivaz, professeure assistante à l’Université de Lausanne. Les enregistrements audio sont en effet difficiles à citer et rarement édités selon les standards académiques. De là est née l’idée d’une nouvelle forme éditoriale: l’eTalk.

Quatre ans ont été nécessaires à une équipe pluridisciplinaire partiellement bénévole pour imaginer, cette nouvelle forme d’édition qui allie sons, textes et images. Des chercheurs de la Faculté de théologie et de sciences des religions de l’UNIL, du laboratoire des humanités digitales de l’EPFL et de la Haute école pédagogique du canton de Vaud (HEP-VD) ont inauguré ce projet, jeudi 12 juin, dans une petite salle de l’Université de Lausanne.

Les douze premiers eTalks sont en ligne. Il s’agit de conférences consacrées aux rites funéraires données lors d’une formation continue. Les orateurs ont été invités à réenregistrer leur présentation. Celle-ci a ensuite été découpée en «phrasées» et chacun de ces éléments est associé au texte qui lui correspond ainsi qu’à divers éléments, par exemple la diapositive d’une présentation informatique, des références web ou bibliographiques.

Feuilleter de l’audio

L’eTalk est, en fait, un site web sur lequel s’affichent dans une colonne le texte de la présentation, synchronisé avec le son de la conférence et dans une seconde colonne tous les éléments associés: images et références. «Cela permet de parcourir une conférence avec l’agilité que l’on a lorsqu’on lit un texte», explique Frédéric Kaplan, professeur assistant au laboratoire des humanités digitales de l’EPFL. On peut véritablement «feuilleter» un enregistrement audio. En outre, l’enregistrement devient citable puisqu’il est possible à tout moment d’obtenir un lien permettant d’accéder directement à une «phrasée» donnée.

Claire Clivaz est convaincue de l’importance de l’audio comme plus-value. Elle donne un exemple: lorsque l’Université Harvard a publié les recherches de la chercheuse Karen L. King sur la femme de Jésus, une interview filmée de la scientifique était présente sur le site web de l’institution. On y ressentait toute l’émotion de Karen L. King alors qu’elle présentait sa recherche. Le monde académique ne sait malheureusement pas encore gérer le lien entre pathos (l’affect), éthos (manière d’être) et logos (pensée): la vidéo a été retirée du site consacré au projet.

Un support pérenne?

«C’est vraiment un objet oral», s’enthousiasme Christian Grosse, professeur en histoire des christianismes modernes. «On entend que certains enregistrements ont été faits dans un bistrot. Cela me fait penser à de vieux enregistrements de blues.» Il s’inquiète toutefois de la pérennité de tels produits: «un livre, une fois édité, trouve sa place dans une bibliothèque et existe jusqu’à l’incendie de la bibliothèque. Un eTalk, combien de temps cela va vivre? On n'en a pas encore fait l’expérience.»

Outil de formation à distance

Professeures formatrices à la HEP-VD, Nicole Durisch Gauthier et Christine Fawer-Caputo, voient dans les eTalks un fantastique outil d’enseignement. «L’oralité est importante dans l’enseignement», a rappelé Nicole Durisch Gauthier. «Cet outil permet d’en garder des traces. Les enseignants que nous voyons en formation continue peuvent ensuite s’y référer lorsqu’ils préparent leurs propres cours.» D’autant plus que l’eTalk permet d’associer images et liens à chaque partie d’un exposé: «l’eTalk peut aussi être utilisé comme un portail qui ouvre vers une importante quantité de matériel, images et compléments autour de la conférence.»

«Le nombre d’étudiants à la HEP a explosé, rappelle Christine Fawer-Caputo, nous avons désormais des classes de 300 à 400 étudiants auxquels il faut donner des conférences dans des conditions auditives loin d’être optimales. L’eTalk pourrait entrer dans une logique de pédagogie inversée. Au lieu de donner l’information de base dans des cours présentiels puis de laisser les étudiants faire les exercices à la maison, on pourrait demander aux étudiants d’acquérir le savoir de façon autonome, par exemple par le biais d’eTalks et consacré le temps avec le formateur pour des exercices. Des études ont montré que cette façon de faire permet une meilleure acquisition de la matière.»

Logiciel libre

Le logiciel permettant de créer des eTalk est proposé en open source. «Quelqu’un qui voudrait l’adapter à un usage particulier peut nous demander le code et apporter les modifications dont il a besoin», explique Frédéric Kaplan. D’autres institutions pourraient aussi adopter gratuitement les eTalks en apportant ou non des modifications au logiciel permettant de les créer.