«L’Etat libéral dépend des religions»

Le Conseiller d’Etat Remo Ankli, chef du Département de la formation et de la culture du canton de Soleure s’est exprimé devant les députés au Synode de l’union Berne-Jura-Soleure, lors de leur dernière assemblée. Voici un extrait de son discours, au sujet des relations entre Etat et Eglise, à la suite du refus par les électeurs zurichois d’abroger l’impôt ecclésiastique pour les entreprises.

Ce n’est pas seulement parce que je suis théologien de formation que j’attache moi aussi une grande importance à une bonne relation entre l’Eglise et l’Etat. Nous vivons en un temps où cette relation reprend une place toujours plus grande dans le débat sociopolitique.

La cause doit en être recherchée, à mon sens, dans la forte mutation du paysage religieux. À côté des chrétiens protestants réformés, catholiques romains et catholiques chrétiens, ainsi que des juifs, les groupes de chrétiens orthodoxes, de musulmans, d’hindous et de bouddhistes grandissent aujourd’hui rapidement et fortement.

En même temps, le lien des chrétiens avec leurs Eglises cantonales s’affaiblit, ce qui se manifeste dans le nombre croissant des sorties de l’Eglise, la diminution de la fréquentation des services dominicaux et le déclin du nombre des baptêmes. Une conséquence inévitable de cette évolution est, par exemple, la discussion sur l’abolition de l’impôt ecclésiastique obligatoire pour les personnes morales. Le 18 mai encore, les électrices et électeurs zurichois ont eu à se prononcer sur une telle initiative, qui a été rejetée, il est vrai, à plus de 70%.

Reconnaissance des Eglises qui s’engagent publiquement

Dans un commentaire sur la votation, le journal zurichois Neue Zürcher Zeitung constatait: «Une chose est claire en tout cas: les citoyens se sont prononcés pour des Eglises qui prennent au sérieux leur responsabilité dans la société, remplissent leurs devoirs sociaux et sont actives au-delà du cercle de leurs membres. Le non à l’initiative sur l’impôt ecclésiastique est un oui aux Eglises qui s’engagent publiquement – dans l’assistance aux personnes âgées, malades et défavorisées, dans les offres de formation et la mise en place d’activités culturelles.»

Je n’ai rien à ajouter à ces conclusions. Je suis convaincu que le résultat de la votation de Zurich et aussi celui du canton des Grisons, où on a voté sur une proposition analogue en février dernier, peuvent tout à fait être interprétés comme une reconnaissance des Eglises, en particulier de celles qui s’engagent dans des activités diaconales, sociales et culturelles.

L’Etat sécularisé vit d’hypothèses qu’il ne peut garantir lui-même

Mais les Eglises sont plus que cela: elles fournissent aussi des services religieux et spirituels au sens strict du terme. Or, comme le montre la diminution du nombre des personnes qui vont à l’église, ces services sont toujours moins demandés. L’Etat ne peut demeurer indifférent à cette évolution.

Permettez-moi d’expliquer rapidement pourquoi j’estime que l’Etat ne doit pas s’accommoder de cela. Selon une formule d’Ernst-Wolfgang Böckenförde, ancien juge à la Cour constitutionnelle fédérale allemande, l’Etat sécularisé vit d’hypothèses qu’il ne peut garantir lui-même. Tel est le risque d’une constitution libérale sur laquelle s’appuie précisément cet Etat sécularisé.

La sécularisation peut être vue comme une réponse créatrice de paix à la violence des guerres de religion du XVIIe siècle. L’Etat sécularisé veille à ce que ses citoyennes et citoyens soient des personnes libres et égales, capables de découvrir elles-mêmes, chacune pour soi, ce qui est bon pour elles. L’Etat assure la démocratie et la justice et garantit le respect des droits de l’homme, mais il ne se préoccupe pas de définir ce qui est bon et moralement juste.

Le développement de principes éthiques est pris en charge par les Eglises

Le développement de principes éthiques et moraux est pris en charge, à la place de l’Etat, par différents groupes sociaux au premier rang desquels se trouvent les Eglises. Sur la base de la conception qu’elles ont d’elles-mêmes et de leurs valeurs, elles créent la «substance morale» nécessaire et l’«homogénéité de la société», pour reprendre les termes d’Ernst-Wolfgang Böckenförde.

Pour que cette entreprise réussisse dans la coexistence pacifique des divers groupes sociaux et dans le cadre de l’Etat libéral, il importe que tous les citoyens reconnaissent la légitimité et le bien-fondé des dispositions constitutionnelles – par exemple la reconnaissance et la protection des droits de l’homme et les règles du jeu démocratiques. Cette reconnaissance fondamentale, l’Etat à constitution libérale ne peut pas l’obtenir par la force, en employant des moyens juridiques ou autres moyens autoritaires, car il abandonnerait en même temps son caractère libéral et retomberait dans les revendications totalitaires des guerres de religion.

En résumé: l’Etat libéral dépend des religions, des Eglises et d’autres communautés ou groupes qui créent et cultivent des valeurs. Il se doit, pour cela, de mettre à leur disposition un espace de dialogue ouvert et pacifique. Telle est la raison pour laquelle je suis intéressé au dialogue et à la collaboration avec les Eglises cantonales. Pour moi, il est essentiel que nous nous portions réciproquement de l’intérêt et que nous demeurions en dialogue.