«Il faut que la Suisse retrouve l’humanité qui était la sienne»

Poursuivi pour avoir hébergé et nourri un de ses paroissiens déboutés, le pasteur Norbert Valley se questionne sur la déshumanisation de nos sociétés, sur fond de populisme et de désinformation. Entretien.

La presse ne l’a que peu relevé: le sans-papiers togolais que s’est permis d’héberger et de nourrir le pasteur Norbert Valley n’était autre… qu’un de ses jeunes paroissiens au Locle, et ce depuis plusieurs années! Mais voilà, comme le stipule la nouvelle Loi sur les étrangers, celle-ci punit désormais quiconque «facilite l’entrée, la sortie ou le séjour illégal d’un étranger». Interpellé en plein culte en février 2018, le pasteur avait écopé de 1000 frs d'amende avec sursis et de frais de justice importants, décision contre laquelle il avait fait recours. Entendu pour la première fois par le Ministère public neuchâtelois le 11 avril dernier, l’accusé devrait connaître ces prochains jours la suite donnée à l’affaire. Interview.

Dans quel état vous sentez-vous aujourd’hui?

Je vais bien. Je suis vraiment en paix.

Comment s’est passé cette audience?

Cela m’a au moins donné l’occasion de m’exprimer. La condamnation et l’ordonnance pénales m’avaient été envoyées sur simple interrogatoire de la police, réalisée, comme vous le savez, dans des conditions pas très optimales…

Vous avez l’impression d’avoir pu faire entendre votre point de vue?

Écoutez: la suite, je ne la présume pas. Personnellement, je ne serais pas étonné qu’ils me renvoient devant le tribunal, même si le Conseil fédéral a répondu à la conseillère aux États Anne Seydoux Christ, qui l’interpellait sur la question de ce fameux délit de solidarité, que les juges avaient une certaine marge de manœuvre. Alors je ne sais pas s’ils vont l’utiliser – ou faire du juridisme pur.

Revenons sur les faits. Comment avez-vous fait connaissance?

Quand il est arrivé en 2012 dans le système de l’asile neuchâtelois, on lui a attribué un appartement au Locle, où j’ai commencé à travailler en 2013. Rapidement, il est venu à l’église, et on a fait un chemin pendant quelques années avec lui. J’étais son pasteur.  Il m’appelait son «papa» – les Africains ont envers les aînés beaucoup de déférence. On est devenu des amis, on a essayé de l’aider à s’insérer, par exemple en l’aidant à financer son permis de conduire  pour trouver un travail. Il a toujours rendu un témoignage impeccable auprès des gens chez qui il a travaillé, comme au Centre social protestant par exemple.

Et puis un jour …

Quand il a reçu ses premiers avis d’expulsion, il a fait recours. C’était une tragédie pour lui, il était dans un état de détresse profonde. J’ai suivi tout son chemin, je l’ai accompagné à sa dernière visite au  service de la population quand il a dû rendre la clé de son appartement. Je ne pouvais pas le laisser comme ça. Ce n’est pas possible pour lui de retourner dans son pays, il y risque sa vie. Il a même demandé à la Suisse de pouvoir aller au Ghana et on le lui a refusé. Il était dans une souricière: quoi qu’il fasse, il se retrouvait dans une situation impossible.

Pourquoi ne peut-il pas rentrer dans son pays?

C’est un opposant, il risque sa vie. Le Togo est une dictature depuis 1963. Le premier président Sylvanus Olympio a été assassiné, et le père de l’actuel président s’est même vanté de l’avoir fait. Depuis 1963, le Togo n’a connu que deux présidents, le père et le fils. Il s’est alors retrouvé en prison pour avoir fait des manifestations dans le camp de l’opposition. Ensuite il a été exfiltré, puisque sa famille a donné de l’argent aux gardiens. Pour vous donner un exemple, il me disait: «Je savais pas où j’allais. Quand je suis arrivé à Vallorbe, je ne savais même pas que j’étais en Suisse.» Il a simplement sauvé sa peau. Lui, il avait une formation, un travail, une position dans son pays: il n’y a rien qui lui aurait fait quitter son pays pour venir en Suisse. Pour moi, c’est typiquement un réfugié que l’on n’a pas reconnu.

Comment vous l’expliquez-vous?

J’ai découvert que le juge qui a examiné ses recours au Tribunal administratif fédéral est membre de l’UDC – et on sait aussi, d’après une enquête, que les gens qui sont auditionnés par des juges UDC ont quasi la moitié de chance d’obtenir l’asile. C’est très problématique: on dit toujours que la justice doit être séparée de la politique. Or quand on creuse un peu plus profondément, on s’aperçoit que ce n’est pas le cas.

Ça vous a choqué de voir qu’en Suisse, le délit de solidarité était une réalité?

Je ne pouvais pas imaginer que je puisse être coupable de quoi que ce soit. Lorsque j’ai amené cet ami la dernière fois au service de la population, la dame lui a dit que s’il allait se faire soigner à l’hôpital, même s’il n’avait plus aucun droit, on le soignerait. Je ne pouvais donc pas imaginer que l’hôpital ait le droit de le soigner et que moi, en tant que pasteur, je n’avais pas le droit de l’héberger et de lui donner à manger.

On a l’impression que ça n’aurait pas forcément changé la donne…

C’est exact: je ne peux pas ne pas prendre soin d’un être humain dans la détresse. Je me sens prisonnier de ma conscience, comme Luther: «Ma conscience est captive de la parole de Dieu. Je ne peux ni ne veux  me rétracter en rien, car il n’est sûr ni honnête d’agir contre sa propre conscience.»

Quel lien faites-vous entre votre foi et vos engagements?

Je n’ai jamais pu dissocier la Parole de Dieu et l’aide aux plus démunis: c’est elle qui me conduit à la solidarité. Il faudrait être aveugle pour ne pas voir ça: «Tu traiteras l’étranger au milieu de toi comme un frère», est-il déjà écrit dans l’Ancien Testament. Et Jésus le martèle encore: «J’étais étranger et vous m’avez accueilli.» Le chapitre 25 de Matthieu m’a toujours inspiré: visiter les prisonniers, accueillir l’étranger... C’est ce que Jésus nous demande, et je ne peux pas imaginer de ne pas le mettre en pratique: on n’a pas de crédibilité sinon.

La Suisse ne reconnaît pas d’asile d’Église, ça n’existe pas. Or pour moi, l’Église devrait être le dernier lieu de refuge pour quelqu’un qui en a besoin. Et on nous l’interdit.
Norbert Valley, pasteur

Historiquement, les œuvres des Églises viennent en aide aux plus démunis. Est-on en train de leur enlever ce rôle?

La Suisse ne reconnaît pas d’asile d’Église, ça n’existe pas. Or pour moi, l’Église devrait être le dernier lieu de refuge pour quelqu’un qui en a besoin. Et on nous l’interdit… Il y a 26 législations différentes en Suisse en raison des différents cantons, mais il y a un cadre de la loi fédérale qui nous empêche de vivre cet accueil. Pour moi, la loi qui a été modifiée en 2006 est anticonstitutionnelle: dans son préambule, la Constitution fédérale stipule que la Suisse s’engage à prendre soin du plus faible: «La force de la communauté se mesure au bien-être du plus faible de ses membres».

Serait-il sous-entendu que plus faible devrait être détenteur d’un passeport rouge à croix blanche?

Ici, on parle en effet de ses membres, mais il y a un autre article qui parle de l’être humain. Au chapitre 12: «Tout être humain a droit à l’assistance lorsqu’il est dans la détresse.» Donc pour moi, cette loi est anticonstitutionnelle. Or le problème, en Suisse, c’est qu’il n’y a pas de Cour constitutionnelle, c’est le Parlement qui joue ce rôle. Et comme on le sait, le Parlement est très politisé, et politisé à droite. Il édicte donc  ce genre de loi, que le peuple suisse vote sans vraiment réfléchir. De la même façon que quelqu’un contracte une assurance sans lire les petites notes en bas de page, et qui se fait avoir...

Dire que cette loi est anticonstitutionnelle, c’est votre ligne de défense?

C’est même doublement anticonstitutionnel pour moi!  Parce que la  Constitution commence de plus par cette invocation: «Au nom du Dieu tout-puissant», alors que moi je sais que le Dieu tout-puissant n’est pas d’accord avec cette loi.

Et quid de la clause de conscience?

La conscience collective s’amenuise aujourd’hui. Je vais me battre jusqu’au bout pour le principe. Parce qu’il faut que la Suisse retrouve l’humanité qui était la sienne à l’époque d’un Henri Dunant. On ne peut pas en même temps être fier de la Croix-Rouge, des institutions internationales, des bons offices de la Suisse, et mener ce genre de politique. Comme on ne peut pas être des médiateurs de paix et en même temps promouvoir le commerce des armes, comme on le fait actuellement, dans des pays en guerre. La tradition humanitaire de la Suisse est en danger.

A ce point?

La Suisse est reconnue pour être le pays d’Europe qui renvoie le plus d’étrangers: 56% des demandeurs d’asile sont refoulés contre 36% pour l’Union européenne. La Suisse est donc la plus dure et elle se targue d’avoir une tradition humanitaire! Les gens qui nous ont fait voter la loi sur l’immigration massive le 8 février 2014, nous disaient qu’il y avait une immigration massive due aux réfugiés: c’est un mensonge.  En 2014, 87% des gens qui sont venus en Suisse sont soit des Suisses qui sont rentrés chez nous ou bien des Européens. Or on fait porter aux réfugiés, à qui on devrait donner l’asile parce qu’ils ont besoin de protection, cette notion d’immigration massive, qui est totalement mensongère.

Ça c’est pour le constat, mais comment est-ce que vous vous expliquez ce changement?

Vous savez, les gens qui gagnent les élections dans toute l’Europe, ce sont les gens qui mènent une politique de la peur. Or si on a réellement la foi, on n’a pas peur. On a confiance que Dieu prendra soin de nous, et donc nos vies n’ont plus à être centrées sur nous-mêmes, on peut être généreux, solidaires. Ce qui me met en colère, ce sont ces gens qui prétendent défendre les valeurs chrétiennes de la Suisse. On ne peut pas prétendre défendre des valeurs chrétiennes en ne prenant pas soin du plus faible, comme lorsque l’on interdit les mendicité dans les rues. Quand la Bible nous dit «l’amour du plus grand nombre se refroidira», je pense qu’on y arrive…

Et les Suisses dans le besoin?

«Certains Suisses se plaignent que l’on devrait d’abord s’occuper de leur situation. Ils ont parfois raison. Mais moi je ne regarde pas à la couleur du passeport avant d’aider quelqu’un. Et puis parfois les Suisses scient la branche sur laquelle ils sont quand ils votent des lois en défaveur des plus pauvres, comme des chômeurs par exemple, en les traitant de fainéants. Et quand les mêmes arrivent à 50 ans et se font éjectés de leur travail, ils prennent conscience – un peu tard – qu’être chômeur ce n’est pas forcément être fainéant.

De même, la prospérité de la Suisse n’a pas toujours était celle que l’on connaît aujourd’hui. Quand les trois premiers suisses ont fait alliance, ils l’ont fait pour se porter entraide parce qu’ils étaient fragiles vis-à-vis d’un empire. Se souvient-on qu’en Suisse, au XIXe siècle, on a eu un million de personnes qui ont émigré à cause de la pauvreté? Alors aujourd’hui, quand d’aucuns disent que ce n’est pas à nous de nous occuper de réfugiés économiques de l’autre bout du monde, on devrait peut-être se rappeler que les Suisses qui ont émigré au XIXe siècle étaient précisément des réfugiés économiques. Le canton de Fribourg subventionnait d’ailleurs les plus pauvres pour qu’ils émigrent en leur faisant signer un papier où ils s’engageaient à ne pas revenir! Vous imaginez? On oublie vite qui nous étions…»