Pourquoi la mouvance QAnon séduit-elle autant les évangéliques?

La théorie complotiste QAnon s'est largement diffusée dans les milieux évangéliques américains. Alors que certains pasteurs tirent la sonnette d'alarme, d'autres en font une matière pour leurs prédications. Analyse sur la situation aux États-Unis et en Suisse.

Depuis cet été, de nombreux responsables évangéliques américains tirent la sonnette d’alarme: la théorie complotiste QAnon serait en train de se propager au sein de leurs Églises. «Plusieurs personnalités de premier plan font part de leur préoccupation face à la présence grandissante, sur les comptes Facebook de leurs membres, de contenus en lien avec ces théories», atteste André Gagné, professeur en études théologiques à l’Université Concordia au Québec.  «Évidemment, la majorité des évangéliques n’adhèrent pas à ces théories, mais ceux qui s’y adonnent inquiètent une grande partie de la communauté», commente-t-il encore.

Mais quelle est donc cette mouvance, dont on commence à peine à parler en Europe? «C’est une sorte de melting-pot, de bouillie confuse qui rassemble toutes sortes d’idées farfelues, comme l’existence d’un réseau satanique de pédophiles alliés aux élites corrompues, le coronavirus, les vaccins et la 5G», résume le chercheur, auteur du récent ouvrage sur Ces évangéliques derrière Trump (Ed. Labor et Fides).

Une connexion (presque) logique

Le complotisme serait-il donc compatible avec la foi évangélique? Si Philippe Gonzalez, sociologue des religions à l’Université de Lausanne, rappelle que «les responsables évangéliques présentent QAnon comme une secte et une distorsion de la foi évangélique», il admet ne pas être vraiment surpris par le succès de cette mouvance au sein de cette frange de la population américaine. «Les messages diffusés par Q, cet anonyme qui serait proche du pouvoir et aurait accès à des documents confidentiels qu’il posterait sur un site du dark web, rejoignent certains thèmes fondamentaux de la droite chrétienne américaine, tels que l’accent sur la famille, le soutien à Trump ou l’idée que l’Amérique est corrompue», explique-t-il.

«Dans le mythe QAnon, Trump apparaît comme le grand héros, qui vient s’attaquer à cet État profond, ce deep state, qui contrôle toute la société», précise d’ailleurs l’historien des religions Jean-François Mayer. Il signale d’ailleurs le climat de méfiance qui règne dans les milieux conservateurs américains face aux autorités: «Depuis déjà pas mal de temps, les évangéliques ont le sentiment que les personnes au pouvoir ont des approches trop libérales, notamment sur toutes les questions sociales, comme l’avortement ou la cause LGBT», expose-t-il. Et d’ajouter: «Face à des développements sociaux qui vont totalement à l’encontre de la société à laquelle vous aspirez, il n’est pas étonnant que certains se révèlent alors réceptifs à l’idée que des puissances diaboliques agissent dans l’ombre.»

Des croyants anti-système

«Les recherches montrent que plus on se sent délaissé par un système social, plus on est disposé à croire à des théories du complot», confirme également de son côté Pascal Wagner-Egger, chercheur en psychologie sociale à l’université de Fribourg.  De son côté, le sociologue des religions Philippe Gonzalez  pointe que  «la porosité entre QAnon et le monde évangélique s’explique aussi du fait de la très grande méfiance qu’ils entretiennent à l’égard des médias, qu’ils perçoivent comme aliénés» face à la sécularisation en route dans ce pays.

Il convient également, selon ce spécialiste, de «ne pas négliger l’impact énorme des théories créationnistes dures». Aux États-Unis, «des générations d’évangéliques ont été éduqués à la méfiance envers le monde des médias», souligne-t-il. Selon une étude du Billy Graham Center, atteste Jean-François Mayer, «plus de la moitié des évangéliques américains pensent que les médias diffusent des fake news».

Une connivence théologique

Les affinités entre le spectre de QAnon et les milieux évangéliques est également à chercher du côté même de leur théologie, plus précisément de leur lecture de l’Apocalypse, insiste André Gagné. «Selon l’eschatologie dispensationnaliste, qui a eu connu une vague de popularité dans les années 1970/1980, la fin des temps verrait s’installer un gouvernement mondial puissant avec l’apparition d’un dirigeant politique qu’on appelle l’Antéchrist», développe-t-il. Selon ce dernier livre de la Bible, celui imposerait une «marque de la bête» sur tout le genre humain. «Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui font le lien entre cette mystérieuse "marque de la bête" et le vaccin contre le Covid», précise-t-il. D’où la nécessité, à leur avis, d’y résister, «en raison d’une puce qui y serait intégrée pour nous traquer».

La connivence est d’autant plus forte que «QAnon surfe non seulement sur ce schéma apocalyptique, mais invoque également des versets bibliques», renseigne Philippe Gonzalez. En outre, à l’instar du livre de l’Apocalypse, «les messages de QAnon sont très sibyllins, et appellent à être interprétés», poursuit le sociologue.  Le risque que cette situation crée des divisions au sein des communautés est grand, selon André Gagné. «Les adeptes de cette théorie considèrent les messages codés de QAnon comme une révélation secrète, que seuls les initiés peuvent comprendre», relève-t-il. «Les Églises sont donc confrontées en leur sein à un véritable choc interprétatif.» Et les choses vont même plus loin, lorsque «certains pasteurs vont dans leurs prédications jusqu’à interpréter des textes bibliques à la lumière de l’idéologie QAnon», stipule Philippe Gonzalez. Pour André Gagné, le monde évangélique américain est  «face à une forme radicalisation de certains de leurs membres, qui semblent avoir perdu tout sens critique de leur propre tradition». Et plus largement, renchérit-il, «le danger est grand, car aujourd’hui plusieurs candidats politiques, dont certains déjà élus, adhèrent à ces théories.»

L’effet coronavirus

Pour le chercheur en psychologie sociale Pascal Wagner-Egger, «QAnon est en train de prendre une ampleur inédite», en raison de la durée de la crise sanitaire. «Les rumeurs et fake news pullulent en temps de crise. En fournissant une explication simple et un bouc émissaire, elles répondent au sentiment d’anxiété généré par un événement dramatique », explique-t-il. Le hic, c’est que «contrairement aux théories du complot qui apparaissent lors d’un événement isolé, comme l’incendie de Notre-Dame, et s’éteignent peu de temps après, avec la pandémie, ces théories risquent de durer et de s’amplifier», analyse-t-il.

Et qu’en est-il de la situation en Suisse? «Depuis le confinement, plusieurs pasteurs évangéliques m’ont dit combien ils étaient exaspérés de voir circuler sur les comptes Facebook de leurs paroissiens ce type de contenus, promouvant des théories assez farfelues de conspiration, notamment sur le fait que Bill Gates serait derrière le Covid», témoigne Philippe Gonzalez.  Si QAnon est profondément lié au contexte américain, seuls des éléments semblent se diffuser actuellement dans nos contrées, à l’instar des pancartes Qanon que l’on a pu observer lors des manifestations anti-masques à Berlin, à côté de banderoles né-nazies... «Ce qu’il y a des fascinant avec les théories du complot, c’est qu’elles peuvent séduire, pour des raisons diverses, tout le spectre idéologique et religieux», commente Jean-François Mayer, qui ne s’étonne plus des paradoxes liés à ces courants de pensées...