Une question identitaire?

Dans son rapport à l’immigration professionnelle, la Suisse concentre les paradoxes. Les travailleurs étrangers sont-ils une simple «main-d’œuvre», que l’on régule comme un flux, ou un élément constitutif de l’identité suisse ?

Il y a les chiffres: la Suisse est l’un des pays les plus ouverts d’Europe: près de 25% de sa population résidente est étrangère (OFS, 2018). Encore plus parlant: si l’on inclut les Suisses à la naissance, dont les deux parents sont nés à l’étranger et les personnes naturalisées, on constate que 37,5% des habitants du pays sont issus de la migration!

La Suisse fait face à une immigration soutenue, notamment professionnelle. Mais l’intégration sur le marché du travail se passe majoritairement bien*. «Des analyses différenciées selon le niveau d’éducation et de revenu montrent que même les travailleurs peu qualifiés s’intègrent bien en termes de revenus au cours de leur séjour», expliquent les auteurs.

Pourtant depuis les années 1970, les initiatives populaires pour limiter la main-d’œuvre étrangère se sont multipliées. Comment comprendre cette obsession? D’abord par un contexte politique: la possibilité d’effectuer des votations populaires n’existe pas ailleurs en Europe, où des scores similaires contre l’immigration ne sont pas à exclure. Ensuite, le fait qu’un parti, l’UDC, ait capitalisé avec succès sur ces questions. Pour l’historien Sébastien Farré, l’explication est aussi à chercher dans la conception même de l’immigration professionnelle. «La Suisse dispose d’une spécificité: dans la loi fédérale de 1931, elle associe permis de travail et permis de séjour, ce qui n’était pas considéré comme discriminatoire à l’époque. Mais cela explique que l’immigration professionnelle se soit construite comme un instrument de gestion conjoncturel: on a fait venir des ouvriers pour répondre à des besoins momentanés, en attendant d’eux qu’ils ne s’intègrent pas.» C’est ainsi, qu’après-guerre, des centaines de milliers d’ouvriers d’Europe du Sud ont été attirés en Suisse, pour des séjours temporaires. Au prix d’une certaine précarité, et avec la conviction qu’ils rentreraient chez eux. Pour Sébastien Farré, cette loi fondatrice «reste la matrice de la gestion administrative du statut des étrangers». Or, ce texte est élaboré dans l’Europe des années 1930, en plein contexte de repli national et de crise identitaire. «L’intention du législateur était de préserver l’identité suisse, de maintenir un socle de population suffisamment solide face aux étrangers, vus comme utiles à l’économie, mais également comme une menace pour l’identité nationale, qui pourrait ‹se diluer› s’ils s’assimilaient.» Pour le chercheur, à chaque votation sur l’immigration, qui cherche toujours «à limiter la quantité», c’est quelque chose de cette inquiétude identitaire – et parfois xénophobe – qui s’exprime.

Une inquiétude qui s’explique aussi tout simplement par la géographie, analyse Denise Efionayi, chercheuse au Forum suisse pour l’étude des migrations (Université Neuchâtel). «Plus un pays est petit et entouré de nations dont il partage les langues, plus il est tributaire des échanges avec ses voisins. Cette situation qui n’est pas courante dans l’Union européenne est en réalité très fréquente dans le monde. Or, puisque la Suisse partage des éléments culturels avec la France, l’Italie, l’Allemagne et l’Autriche, elle a besoin aussi de se démarquer. On peut voir ces votations comme une manière de se différencier de ses voisins, de construire une nation par le désir et la volonté, comme le définit l’historien français Ernest Renan, et non par le sang.» Ainsi une grande ouverture démographique entraînerait nécessairement une certaine fermeture politique et culturelle.