Une moralisation loin de toute religiosité

Si les péchés capitaux (gourmandise, luxure, paresse...) sont devenus à l’heure actuelle plus attrayants que condamnables, il n’en demeure pas moins que notre société répond à toute une série de nouveaux interdits. Quels sont-ils, et par qui sont-ils dictés? Éléments de réponse.(4/4)

Si l’on croyait s’être débarrassé de toute morale en se libérant du carcan de la religion, c’est raté! Sécularisée, laïcisée, notre époque n’en répond pas moins à toute une série de nouveaux interdits moraux. «Notre société est beaucoup plus moralisatrice qu’elle ne le croit», formule le philosophe français Olivier Abel. «On a affaire à beaucoup de morale, surtout dans les domaines où on prétend qu’il n’y en a pas: nos magazines et nos séries télé en sont remplies!»

Même son de cloche du côté du théologien neuchâtelois Denis Müller, de l’Université de Genève. «C’est un des paradoxes théologiques du monde présent: la notion de péché a à la fois complètement disparu, tout en étant omniprésente.»

«Dans nos démocraties modernes, on ne fait plus face à un centre où se voient décidées les questions du bien et du mal, comme c’était le cas avec l’Église», expose le politologue fribourgeois Nicolas Hayoz. «On est loin de la situation de pays très religieux comme l’Iran, par exemple, ou encore de la réalité chinoise, où le Parti communiste ne se contente pas de gérer les affaires politiques mais définit également la manière dont il convient de se comporter.»

Polarisation de la pensée

Pourtant, «une nouvelle bien-pensance s’est installée. On n’a plus le droit aujourd’hui de penser ou de dire certaines choses, sans être automatiquement classés du côté des partisans du mal», expose l’éthicien protestant Denis Müller. «On le voit très bien dans les débats épineux sur l’avortement, l’euthanasie, le mariage pour tous, le terrorisme... On en fait des absolus, toute nuance est refusée.»

Denis Müller dénonce alors «une éthique toute faite, qui tombe du ciel, une critique de l’évidence», qui aurait remplacé une éthique réflexive et critique. «Je peux par exemple être pour la sauvegarde de l’environnement, sans être prêt à gober toutes les théories officielles sur le climat», illustre-t-il. «Il n’y a pas qu’une seule manière d’interpréter son évolution. On devrait donc pouvoir revendiquer son droit au libre-arbitre et les critiquer sans être taxé de climatosceptique.»

Mouvements spontanés

Mais d’où viennent alors ces nouvelles normes éthiques? Clairement de la base, répond le politologue. «Avec les nouveaux médias et médias sociaux, on assiste à une multiplication des centres de moralité.» Et de citer le mouvement Black Lives Matter, où «il a suffi d’un événement, ici le décès tragique de George Floyd, pour que tout à coup, le racisme quotidien dont personne ne parlait pendant des décennies déchaîne une contestation internationale, une sorte de moralisation spontanée.»

Autre exemple avec la nouvelle exigence d’exemplarité qui sévit dans le domaine politique. On l’a vu avec l’affaire François de Rugis et François Fillon, «certains comportements qui étaient considérés comme normaux il y a quelques années encore ne sont plus acceptés», décrit Nicolas Hayoz. «Face aux médias qui enquêtent et accusent toujours plus, il a fallu remettre de la morale dans l’économie, la politique, la science – des espaces que l’on croyait en dehors de la morale.»

Pour le meilleur et le pire

Finalement, que penser de ces nouveaux diktats moraux? Pour le politologue, ces pressions moralisatrices peuvent avoir des effets aussi vertueux que nocifs: elles peuvent aussi bien aider à faire avancer des causes respectables, que brider toute une partie de la population – «le politiquement correct peut potentiellement devenir totalitaire».

Au sein de cette variété de nouvelles règles morales, le philosophe Olivier Abel voit cependant  émerger une certaine constante, dessinant les contours de ce que serait notre éthique contemporaine: «Notre valeur absolue, c’est la liberté. Tout ce qui s’oppose à notre émancipation est perçu comme le mal.» Plus libérale, notre société serait-elle également plus empathique envers les individus que par le passé? Que nenni, répond le philosophe. «Car si notre société voit des choses qu’elle ne voyait pas auparavant, comme la pédophilie ou l’esclavage dans l’Antiquité, elle reste incapable de voir certaines souffrances actuelles, comme par exemple celle des enfants de parents divorcés.» Selon lui, notre société serait d’ailleurs aujourd’hui globalement «davantage sensible aux inégalités qu’aux humiliations, comme celles dévoilées lors de la crise des Gilets jaunes».

Morales plurielles et subjectives

«La transcendance n’existe pas, on est aujourd’hui dans l’auto-transcendance», lâche le philosophe Olivier Abel. Détachées de toute verticalité, nos morales contemporaines en perdent leur valeur universelle et intemporelle. Elles s’attachent de fait à leur propres justifications, et donc à leur époque et leurs multiples subjectivités. «Nos morales sont très utilisatrices, un peu égoïstes», observe-t-il. «On cherche toujours un bien, on ne fait pas le bien pour le bien.»

La morale de l’un peut donc se confronter à la morale de l’autre? «Absolument,  il peut même y avoir des conflits d’altruismes.» C’est le cas lors de situations tragiques comme celle vécue dans l’affaire Vincent Lambert. «Les vraies grandes tragédies de l’histoire humaine, c’est des conflits entre des biens et des devoirs, qui sont aussi importants l’un pour l’autre mais qui n’arrivent pas à se rendre compatibles», expose-t-il. «Il y a mille manières d’aimer son prochain.»