Les mouvements du divin

Lavement des pieds, ascèse ou transe, le rituel religieux a besoin du corps pour se réaliser. Pourtant, ce corps n’a pas le même usage d’une religion à l’autre. Tour du monde des pratiques. (2/4)

Sans corps, exit le rite. Du chrétien prostré les mains jointes au plus exalté danseur vaudou, quelle que soit la ferveur du croyant, tous sont à la même enseigne. Mais si l’être humain est aussi un corps lui permettant d’entrer en relation avec le divin, il doit d’abord procéder à un nettoyage de fond en comble de son enveloppe physique pour vivre pleinement sa spiritualité. «La notion de purification du corps se retrouve dans l’ensemble des traditions religieuses. Il y a une volonté commune de se rapprocher de la pureté, mais des manières différentes de le faire», explique Lionel Obadia, anthropologue spécialiste des religions à l’Université de Lyon 2.

Grand nettoyage

«Dans le bouddhisme, le corps est perçu comme un sac de pourritures. En même temps, la condition humaine est considérée comme la meilleure pour avancer sur la voie de l’éveil», lâche Jérôme Ducor, spécialiste des religions de l’Est asiatique, et ancien conservateur du Département Asie du Musée d’ethnographie de Genève. Pas si éloignés, «les monothéismes sont dualistes: ils conçoivent l’esprit comme le siège de la communication avec le divin, qui tend vers la pureté, alors que le corps, putréfiable, est le lieu de la tentation et de l’impureté», complète Lionel Obadia. La purification conditionne donc le rituel religieux d’un bout à l’autre de la planète: des ablutions précédant chacune des cinq prières quotidiennes dans l’islam aux bains des hindouistes dans les eaux du Gange, sans oublier le passage sous la cascade des moines shintô.

Le jeûne fait partie des pratiques qui permettent la purification. «Il permet de prouver que l’esprit est plus fort que le corps et contribue à sa domestication», ajoute Lionel Obadia. Le corps est également mis à l’épreuve dans les rituels néo-chamaniques de type thérapeutique. «Pour être "purifiés" et "revitalisés", les participants sont invités à dépasser les limites corporelles et "activer leurs potentialités". La hutte de sudation, par exemple, agit comme un rite de passage avec un "avant" et un "après". La finalité est la transformation intérieure», détaille Manéli Farahmand, directrice du Centre intercantonal d’information sur les croyances (CIC) à Genève et socio-anthropologue des religions.

Le contrôle de son corps

Les spiritualités néo-chamaniques reposent sur une vision romantique du "Soi", associée à une conception immanente du "sacré", l’accent étant mis sur le "divin en soi", l’intuition et l’idée d’une "voix intérieure". Le corps est ainsi tour à tour perçu comme un "temple sacré", un "maître", un "messager", un moyen d’accéder au monde spirituel», liste la directrice du CIC. Le corps est aussi envisagé comme un sujet central dans les religions asiatiques. Ainsi, dans le bouddhisme, «le mental est l’instance principale de l’enchaînement des actes, mais il reste difficile à contrôler. Cela passe donc par une maîtrise de la posture corporelle qui lui sert de support», ajoute Jérôme Ducor. On pense immédiatement à la méditation assise et en tailleur, mais qui peut aussi se pratiquer en marchant.

Plus que l’idée de purification du corps, c’est bien celle de sa régulation qui se trouve au cœur des monothéismes. «Le corps doit être soumis à l’esprit, lui-même subordonné au divin», précise Lionel Obadia. Quant à la norme, elle est fixée par la tradition scripturaire. Ainsi, dans le christianisme, le corps, comme élément donné, ne doit pas être transformé, mais entretenu et maîtrisé.

La quête de l’expérience

À force de chercher à le contrôler, le corps serait-il évincé des rites monothéistes? Pas à en croire l’anthropologue des religions qui pointe la complexité du rapport au sacré. Toute expérience spirituelle est soumise à une graduation. Ainsi, se rendre dans un lieu de culte, prier, dans une démarche routinière, quasiment mécanique, n’entraîne peut-être pas d’expérience émotionnelle et subjective du rite, mais n’en est pas pour autant le signe de l’affaiblissement de la croyance. C’est plutôt le rituel collectif qui s’est perdu. «Lorsqu’une personne se rend à l’église et allume un cierge, elle vit quelques minutes d’intensité, de concentration, son corps est comme suspendu», observe notamment Lionel Obadia. Il n’empêche que le corps devient de plus en plus un lieu d’expérience, de réalisation du divin.

D’où le succès des mouvements charismatiques et néo-chamaniques? «On célèbre avant tout la libération des corps, avec cerise sur le gâteau, la possibilité d’une expérience de nature spirituelle. On manifeste sa volonté de sortir des carcans monothéistes, qui cherchent à assujettir les corps. Mais n’oublions pas que dans le chamanisme, un esprit s’immisce dans votre corps, et en prend le contrôle», explique l’anthropologue.

Le néo-chamanisme qui se développe en Amérique latine depuis les années 1980, au contact d’un tourisme mystique occidental naissant, a abouti à la création d’un phénomène de type commercial. «Les récits de vie indiquent qu’avant d’approcher le néo-chamanisme, les modes de vie sont basés sur la réussite personnelle et l’accumulation des richesses», a observé Manéli Farahmand lors de ses recherches doctorales.

Dans les pratiques d’introspection, le yoga et autres formes de méditations asiatiques connaissent aussi le succès. «Ces pratiques suivent un idéal du soi, de la diète et de l’individualisme plus fort que le collectif, qui colle paradoxalement à la société productive dont elles représentent une alternative. C’est un système qui s’est constitué autour d’une offre de techniques du corps», constate Lionel Obadia. Et d’ajouter: «Si certains s’en réjouissent, pensant se libérer par-là de l’emprise du capitalisme sur nos corps, pour d’autres au contraire, c’est une revanche – mais déguisée – de l’économie sur le religieux.»