«Les violences conjugales touchent aussi les milieux d’Église»

La théologienne française Valérie Duval-Poujol vient de co-publier un livre sur les violences conjugales, d’une actualité d’autant plus brûlante en période de confinement. Pour elle, les Églises sont à la fois source de facteurs aggravants et précurseurs en matière de prise en charge des victimes et des auteurs de violence.

Deux milles plaintes pour violences conjugales par semaine en France. Une augmentation de 30% des signalements pendant le confinement. L’actualité des violences intra-familiales n’a jamais été plus pressante. La théologienne baptiste Valérie Duval-Poujol y consacre un livre, co-écrit avec la psychologue Colette Fébrissy et le pasteur et formateur en relation d’aide Jacques Poujol, publié ces jours-ci. Entretien avec celle qui défend que «les violences conjugales sont injustifiables par les textes bibliques», et qui dénonce en même temps un tabou: les violences conjugales existent aussi dans les Églises. Interview pour savoir comment agir, chacun à son niveau, dans son Église.

Pourquoi une théologienne s’intéresse-t-elle à la question des violences conjugales ?

Théologiennes et théologiens sont acteurs de leur époque. Aujourd’hui, c’est notre responsabilité de poursuivre le message biblique d’aimer son prochain ou sa prochaine comme soi-même. Il s’agit aussi de répondre à l’appel des prophètes de défendre «la veuve et l’orphelin», c’est-à-dire les personnes vulnérables de notre société. Parmi celles-ci se trouvent les victimes de violence conjugale et leurs enfants. C’est notre responsabilité de nous soucier de nos sœurs en humanité, mais aussi au sein de nos Églises, car les violences conjugales touchent aussi les milieux d’Église.

Les Églises sont-elles source de facteurs aggravants ou lieux d’écoute et de secours?

Les deux. Il y a dans les Églises un terreau pour les facteurs aggravants, notamment l’enseignement sur le pardon «à bon marché», sans vraie repentance, la difficulté de poser des limites, une certaine vision de la femme. Mais les Églises, qui annoncent un Dieu de justice et d’amour, savent aussi parfois être lieu d’écoute, d’espoir et de dénonciation du mal. Nous devrions être pionniers et très proactifs dans ce domaine. Malheureusement, nous sommes souvent à la remorque. Aujourd’hui, il s’agit de faire notre part.

Qu’est-ce que les Églises peuvent faire?

Tout d’abord, sensibiliser: ouvrir les yeux, mettre fin au tabou, libérer la parol : oui, les violences conjugales existent chez nous, il faut l’évoquer dans les prédications, les préparations au mariage… Avec la fédération nationale des Associations familiales protestantes, nous proposons une charte que les Églises peuvent signer. Ensuite, former, notamment les pasteurs, pour identifier et accompagner les victimes: savoir distinguer un simple conflit d’une situation d’emprise de violence conjugale…

Enfin, accompagner: des Églises et œuvres développent des structures pour les victimes (le Home à Strasbourg, le Centre d’action sociale protestante à Paris…) ou, ce qui est pionnier dans notre pays, des structures pour les auteurs de violence, comme la Fondation de l’Armée du Salut à Belfort et Mulhouse.

Une grande force de votre livre est de montrer que les enfants aussi sont des victimes. ..

Les progrès de l’imagerie médicale neurologique montrent que l’impact sur le cerveau d’un enfant est quasiment le même s’il est lui-même victime de violences ou «juste» témoin des violences subies par sa mère. Or, on estime à quatre millions le nombre d’enfants vivant aujourd’hui en France dans un foyer touché par les violences conjugales. Cela devrait alerter les moniteurs d’école du dimanche à se former pour détecter les signaux. Si je constate des troubles du sommeil ou de l’anxiété, par exemple, comment faire le lien avec une potentielle violence conjugale? Il faut être entouré de personnes formées, comme des psychologues, pour pouvoir vérifier ses intuitions. Il faut travailler en réseau. Tout pasteur, par exemple, devrait connaître localement les associations d’aide aux victimes, les foyers d’accueil, etc.

Votre livre analyse le mécanisme de la mémoire traumatique qui empêche la victime de s’enfuir. Comment l’aider malgré ses propres résistances?

Se sortir de la violence conjugale prend du temps. Il faut en moyenne à chaque victime six ou sept fuites puis retours auprès de l’agresseur pour qu’elle finisse par rompre définitivement. Dans notre société du «tout, tout de suite», il faut comprendre l’importance d’aller au rythme de la victime sans la brusquer pour que le soin de la violence ne devienne pas la violence des soins.

Aider une victime, c’est un marathon et pas un sprint. Cela va prendre du temps pour que la victime retrouve confiance en elle, qu’elle trouve un nouveau travail et un nouveau réseau, qu’elle sorte de son isolement. Si les victimes ne partent pas, ce n’est pas parce qu’elles ne le veulent pas, c’est parce qu’elles sont sous emprise.

Au niveau strictement théologique, que faire?

Tout d’abord, établir clairement que les violences conjugales sont injustifiables par les textes bibliques, il s’agit d’une ligne rouge à ne pas franchir. Mais le dit-on clairement, par exemple, quand on prépare un mariage?

Ensuite, il faut déconstruire certains enseignements, notamment sur le pardon à bon marché, sur les femmes soumises, sur le couple ou les familles idéalisées. Dans certains milieux, il y a une pression à se marier, alors on se marie trop vite, trop tôt. Beaucoup d’Églises utilisent le concept du «monde» pour se séparer de l’extérieur, cela fait beaucoup de mal aux femmes victimes isolées. Il y a une flopée de versets sortis de leur contexte. Notamment 1 Corinthiens 6 qui  est compris par certains comme un interdit de porter plainte, d’aller en justice. Mais cela concerne les affaires commerciales, pas les violences conjugales!

Qu’entendez-vous par pardon à «bon marché»?

Le pardon, c’est un trésor du christianisme. Mais selon les textes bibliques, il passe par une repentance. Pour que la victime pardonne, il faut que le conjoint violent se soit repenti avec des actes qui prouvent un changement sur le long terme, qu’il ait travaillé sur lui avec un professionnel au moins quelque temps. Si on demande aux victimes de pardonner alors que ces conditions ne sont pas réunies, le cycle de la violence reprendra et elles n’oseront plus en reparler puisque «le problème a été réglé».

En période de confinement, les violences conjugales explosent. Vous avez décidé d’agir.

Les Associations familiales protestantes et Empreinte formation ont réalisé un petit clip vidéo, à faire largement circuler dans les milieux chrétiens pour que tous les chrétiens se sentent concernés. En temps «normal», on compte un féminicide tous les deux jours et demi en France, 220’000 femmes victimes de violences physiques, sexuelles, psychologiques ou économiques et quatre millions d’enfants témoins.  Une enquête récente indique qu’une femme sur quatre a été victime de viol conjugal. Et avec le déconfinement, on va saisir l’ampleur de la catastrophe vécue par les victimes, quand il n’y avait plus de témoin pour s’interposer.

Explosion des violences conjugales en période de confinement

Depuis le début du confinement, les signalements de violences conjugales ont augmenté de 30% en France. Par contre, les dépôts de plaintes ont baissé (de 2000 par semaine en temps « normal » à 1500), car les victimes ne pouvaient plus sortir alerter la police. Les pharmacies sont devenus un lieu où les victimes peuvent donner l’alarme. Elles peuvent toujours appeler en France le 3919 (ou le 119 si elles sont mineures), envoyer un texto (plus discret) au 114 ou se signaler par Internet sur arretonslesviolences.gouv.fr. Mais surtout, un numéro d’urgence a été mis en place… pour les hommes à bout de nerfs, près à craquer, à passer à l’acte: le 08.019.019.11.

 «Il n’y a pas de honte à téléphoner, au contraire, c’est une action responsable» expliquait à la presse Marlène Schiappa, secrétaire d’État à l’égalité femmes-hommes. Elle analyse:« Le confinement vient percuter l’histoire familiale et personnelle de chacun. Cette situation crée parfois de l’anxiété, il y a moins d’exutoires et de soupapes de décompression, et ce, alors que dans les familles, l’école à la maison peut parfois exacerber les tensions. »

M. L.-B.

Quid de la Suisse ?

En Suisse, les chiffres semblent rester stables actuellement, notamment du côté de la police que du côté de la prise en charge psycho-sociale des différents services d’aide aux victimes, comme le confirmait au téléjournal de la RTS Colette Fry, co-présidente de la Conférence suisse contre la violence domestique. Pourtant à Genève, les sollicitations à la ligne d’écoute cantonale en matière de violences, ouverte 24h/24 (0840 110 110) ont doublé depuis le début des mesures de semi-confinement: les appels provenaient de victimes, mais aussi de proches inquiets et de voisins alarmés par des bruits inquiétants.

Une telle différence entre les deux pays s’expliquerait, selon la spécialiste, par le mode de confinement mis en place par les autorités, «le confinement partiel permettant des possibilités de répit, et pour les victimes et pour les auteurs de ces violences».

Plus d’infos et adresses sur: www.violencequefaire.ch