«On a développé l’idée d’une femme incapable d’être autonome»

Élisabeth Parmentier, théologienne professeure à l’Université de Genève et spécialiste de théologie féministe revient pour Réformés sur l’impact des interprétations misogynes de la Bible dans l’histoire du christianisme.

A priori, Jésus brise les codes et l’on retient de lui l’image de quelqu’un de révolutionnaire. Pourquoi le christianisme s’est-il montré dès le début si conservateur au sujet des femmes?

Elisabeth Parmentier, professeure à l'Université de Genève

Elisabeth Parmentier: Il est vrai que les évangiles montrent que Jésus s’adresse aux femmes, qu’elles le suivent, qu’elles prennent la parole. Mais très tôt, dès les débuts du christianisme, des mouvements contraires à cette ouverture se mettent en place. Il faut se souvenir qu’il est alors un mouvement contre-culturel: une secte dans l’Empire romain, qui lutte pour être légitime dans la société de l’époque et y trouver sa place. Dans une société antique où il fallait tenir le rôle attendu pour son genre, les femmes libérées inquiétaient. D’où le fait qu’elles soient sévèrement cadrées, comme dans un passage de l’épître de Paul à Timothée. Elles sont sommées de ne pas se faire remarquer au sein d’une religion encore fragile.

Pourquoi cette vision a-t-elle ensuite perduré?

E.P: Après l’institutionnalisation, le second problème du christianisme a été la transmission. Sur quoi fallait-il placer l’accent? Systématiquement, on a choisi de privilégier les textes reflétant les codes culturels de l’époque: la femme comme ‹aide› de l’homme plutôt que comme ‹égale› dans les récits de création de la Genèse, par exemple l’injonction de Paul aux femmes de se taire plutôt que l’égalité totale qu’il évoque dans l’épître aux Galates.

L’une des raisons est que les mœurs antiques demandaient que ce soient les hommes qui dirigent. Ils ont alors automatiquement privilégié une transmission des textes en accord avec la prééminence masculine. Parallèlement, on admet les femmes, mais à condition qu’elles soient «comme les anges» (sans corps). Au Moyen Âge la philosophie reprend Aristote (IVe siècle av. J.-C.), dont l’influence se fait sentir jusqu’à la Réforme. Pour Aristote, la femme est un homme ‹manqué›, une sorte de ‹raté› de la fécondation. Elle est vue comme plus faible physiquement, incapable de réflexion rationnelle, soumise à ses émotions. On a ainsi développé durant des siècles l’idée d’une femme incapable d’être autonome, imparfaite dans son corps, faible de nature, ce que reprend aussi Saint-Thomas d’Aquin. L’homme doit donc l’assister, la contrôler, et elle se doit d’être soumise et à son service.

Cette vision a persisté avec peu de nuances jusqu’au XVIIe siècle. Au XVIIIe siècle, on a découvert le processus de la fécondation, qui a changé les sciences et la conception qu’on a pu avoir des femmes. Mais l’idée de la femme hystérique, un peu bête et affaiblie, à qui l’on ne peut confier de responsabilités, a persisté jusqu’au XIXe siècle.

Comment expliquer que les femmes restent parfois encore cantonnées dans des seconds rôles dans les communautés protestantes, notamment les plus traditionnelles?

EP: C’est exigeant et difficile de prendre parole publique et responsabilité, car on s’expose à la critique. Beaucoup de femmes ne se sentent pas assez aguerries pour s’exposer. Elles privilégient plutôt la dimension pratique de l’engagement. C’est une question de manque de confiance en elles et parfois de manque de modèles. Et encore, dans le protestantisme, on a une longue tradition de femmes engagées. Mais il est vrai que les femmes qui prennent des responsabilités sont encore taxées de carriéristes, autoritaires, etc. Toute une série d’images négatives. On dit d’un homme qu’il a de l’ambition, mais pour une femme on murmure «je plains son mari, comment vont faire ses enfants?»

Le sexisme est-il pris plus au sérieux dans le protestantisme qu’ailleurs?

EP: Il y a une vraie volonté depuis les années 1960 de valoriser davantage les femmes: on trouve davantage de ministères féminins, on leur confie plus facilement des responsabilités de direction que dans d’autres communautés. Les femmes sont largement présentes dans les synodes, les assemblées, les conseils presbytéraux, etc. L’avantage du protestantisme c’est que le pouvoir des femmes n’est pas lié à une fonction pastorale. C’est le Conseil presbytéral qui dirige la paroisse, le pasteur y a une voix. La tradition de la Réforme a dissocié les enjeux théologiques du pouvoir. C’est une chance.