Surmonter la crise avec Dieu

Quel rôle pour les trois monothéismes dans la crise du coronavirus? Entre santé spirituelle et aide au prochain, points de vue protestant, juif, musulman et catholique.

À ceux qui seraient tentés de voir dans la pandémie une manifestation du courroux divin, le pasteur et président de la Conférence des Eglises réformées Jean-Baptiste Lipp répond: «Nous pouvons écarter tout de go l’hypothèse de la punition divine.» Si la pandémie actuelle vient bouleverser toutes nos certitudes, les représentants des trois grandes religions monothéistes réfutent catégoriquement toute notion de châtiment venu d’en haut. «Nous n’avons pas à accuser Dieu de quelque mal que ce soit», affirme Hafid Ouardiri, ancien porte-parole de la mosquée de Genève. «Dieu ne nous veut que du bien. Il n’y a donc pas de revanche contre quoi que ce soit à lire dans ce qui nous arrive aujourd’hui.»
«Dieu n’est pas responsable de la pandémie!» assène à son tour François Garaï, rabbin de la synagogue du judaïsme libéral de Genève. Enfin, pour l’abbé Philippe Blanc, curé de la cathédrale de Fribourg, la pandémie et ses conséquences sont même à l’opposé du projet divin pour l’humanité: «Je pense qu’il y a une intelligence supérieure et négative qui s’oppose depuis le début de la Création à ce que Dieu a constitué: un monde de bonheur, de paix et de justice. Tout ce qui peut blesser cela, détruire et porter atteinte à l’espérance est plutôt une attaque contre Dieu.»

Traverser la pandémie en gardant confiance

Mais alors, où serait Dieu dans cette crise sanitaire? «Le Seigneur ne nous oublie pas», rassure l’abbé. Pour lui et des millions de croyants issus des trois monothéismes, il est une certitude indéboulonnable: son existence et sa bienveillance durant cette période trouble. «Dans les psaumes, le Seigneur atteste de sa présence au cœur même de l’épreuve, alors que nous aurions tendance à l’oublier», souligne-t-il.
Si la crise du coronavirus peut faire douter le fidèle, pour Hafid Ouardiri, il n’est rien de plus sûr que de s’en remettre à Dieu pour y faire face: «Croire aux réalités divines donne la capacité de dépasser les tracas inédits que nous traversons actuellement.» Assurés de la bienveillance ainsi que de la présence de leur Dieu en tout temps à leurs côtés, les croyants sont ainsi appelés par leurs textes sacrés à avancer avec confiance, même au moment de côtoyer le pire.

La mort à affronter

Depuis le début de la pandémie, la mort est omniprésente, notamment à travers les décomptes journaliers de décès liés au virus. Selon les représentants monothéistes, la religion offre un moyen de la regarder en face. «Après le sexe, la mort est devenue le nouveau tabou. Aujourd’hui, elle nous saute à la gorge, notamment avec ces récentes images de fosses communes. Il faut redonner de la place à l’imagerie chrétienne de la danse de la mort et au drame quotidien qu’elle peut représenter dans nos vies», déclare Jean-Baptiste Lipp. Le Coran invite même le croyant à vivre pleinement sa vie malgré la menace, rappelle Hafid Ouardiri: «Une parole prophétique conseille de faire avec notre vie comme si nous étions éternels, et avec notre mort comme si nous allions quitter ce monde à l’instant.»
Pour autant, insiste François Garaï, «tout doit être mis en action pour préserver la vie humaine, aussi totalement que cela puisse l’être. Et ce, tant au niveau individuel que collectif». Concrètement, cela passe en premier lieu par «se protéger soi-même comme on protège les autres en ne s’exposant pas au virus». Une façon d’opter pour la vie, selon le rabbin, de la même façon qu’on fait le choix de croire. Et de citer le Deutéronome: «J’ai placé devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction; choisis la vie et tu vivras.»

Solidarité, valeur primordiale

«Croire en Dieu donne le pouvoir et l’envie de prendre soin de soi et des autres», ajoute Hafid Ouardiri. «Les textes enjoignent à la solidarité, même avec les non-croyants, dans une double dimension spirituelle et matérielle.» Pour le pasteur Jean-Baptiste Lipp, la confession protestante invite, en période de crise, à s’en occuper tout particulièrement: «Une de nos valeurs s’attache à la responsabilité personnelle: chacun, dans cette période troublée, devrait au moins prendre soin d’une autre personne.» Un son de cloche qui résonne de façon identique chez François Garaï: «Un texte talmudique dit que les juifs sont liés les uns aux autres, et je crois qu’il faut utiliser tous les moyens possibles pour que cette relation d’entraide existe entre tous, toutes croyances et incroyances confondues.»
Le souci envers son prochain fait écho à ce que Hafid Ouardiri dit éprouver chaque jour en s’adressant au Créateur: «Dans la prière, en islam, l’autre est cité même s’il n’est pas là. Lorsqu’un musulman prie, il dit «nous». Il y a dans la prière individuelle ce nous universel.»

Une foi à vivre au quotidien

Mais qu’on soit catholique, protestant, juif ou musulman, la mort, même si elle gagne parfois la partie, n’est évidemment jamais une vraie fin dès lors que l’on croit à l’éternité et au paradis promis avec cette dernière, comme l’entend l’abbé Philippe Blanc: «Redécouvrons la mort non pas comme un échec ou une punition, mais comme ce fameux passage vers la vie avec Dieu d’une manière plénière.»
«Les épreuves nous font toujours réfléchir à nos limites», fait remarquer Hafid Ouardiri. Et à plus forte raison, «cette pandémie donne tort à une humanité qui croyait tout maîtriser», formule le pasteur Jean-Baptiste Lipp. Elle pousse à regarder au-delà de nos propres forces.
En ces temps troublés, se dire sûr de la compagnie de Dieu reviendrait finalement, pour l’abbé Philippe Blanc, au plus bel acte de confiance: «Pour les croyants, la crise est un des meilleurs moments pour expérimenter leur foi.»

«Les religions sont une promesse de réponses au chaos»

Trois questions à François Gauthier, socio-anthropologue des religions à l’Université de Fribourg. 

En quoi la religion apporte-t-elle une réponse singulière en temps de crise?

Une étude danoise l’a prouvé: toutes les catastrophes naturelles provoquent des recrudescences marquées de religiosité. On observe ce phénomène avec le coronavirus. Les religions sont la promesse de réponses au chaos. Depuis toujours, elles ont tenté de construire un sens à la vie. L’irruption de non-sens qu’a représenté l’épidémie crée un besoin d’être rassuré, d’être englobé dans quelque chose de plus grand que soi.

Les enseignements de l'islam, du judaïsme et du christianisme face à la crise se recoupent largement. Cela vous surprend-il?

Pas du tout. Le XXe siècle a imposé aux trois monothéismes le même moule, soit celui du christianisme moderne, post-Réforme, qui a été exporté un peu partout. Plus récemment, la religion a aussi pris les traits du développement personnel, façon New Age. Le sens recherché doit nourrir une réalisation individuelle. Les franges fondamentalistes des communautés religieuses sont d’ailleurs une réponse contestataire à ce déplacement des valeurs.

S’il s’agit de prendre soin de soi en premier lieu, comment expliquer que l’altruisme y reste central?

Le souci de l’autre est absent dans le discours dominant de nos sociétés libérales. L’actuel courant néolibéraliste, très centré sur l’individu, appuie la possibilité d’un contre-discours altruiste présent dans les communautés religieuses, les associations ou les mouvements écologistes. Certains groupes souhaitent rappeler que l’humain est aussi capable de prendre soin des autres.