Lieux de culte genevois à nouveau ouverts sur décision de justice

Après la déception, le soulagement. Jeudi 3 décembre, la chambre constitutionnelle de la Cour de justice genevoise a levé l’interdiction temporaire des cultes religieux. Les fidèles pourront à nouveau se réunir, dans le respect des mesures sanitaires.Mercredi, les autorités genevoises avaient encore décidé de prolonger l’interdiction des cérémonies religieuses jusqu’à nouvel ordre.

Le 2 décembre dernier, un groupe de citoyens genevois déposait un recours devant  la chambre constitutionnelle cantonale contre l’interdiction des services religieux imposée dans le cadre de la lutte contre la propagation du coronavirus. A l’instar du débat français, ils dénonçaient une mesure disproportionnée et discriminatoire et réclamaient l’application de la jauge fédérale avec une participation de 50 personnes. Ils demandaient l’effet suspensif de l’arrêté genevois du 1er novembre interdisant les cultes. La chambre constitutionnelle a octroyé jeudi cet effet suspensif, jugeant les chances de succès du recours élevées. Elle a considéré que la mesure constituait une atteinte potentiellement grave à la liberté religieuse, de par son caractère quasi-absolu (seuls les offices de funérailles et de mariage sont tolérés à Genève, dans une certaine mesure.) Si l’interdiction poursuit un intérêt important voire vital de santé publique, a estimé la chambre, elle pose un sérieux problème de respect du principe de la proportionnalité. Elle considère que des mesures moins incisives permettraient d’atteindre ce but sans une ingérence aussi importante aux droits fondamentaux.

Mercredi 2 décembre, au sortir du point de presse du Conseil d’Etat qui venait d’annoncer le maintien de l’interdiction des cultes, l’incompréhension dominait: «Le Conseil d’État n’est pas prêt, et nous casquons pour lui!» s’agace Blaise Menu, modérateur de la Compagnie des pasteurs et des diacres de l’Église protestante de Genève. Il faut dire que le point presse des autorités cantonales,  ce 2 décembre, était attendu par les institutions religieuses historiques du canton. Le 27 novembre, les communautés réformée, catholique chrétienne, catholique romaine et juive libérale avaient en effet interpellé les autorités pour demander la reprise des cérémonies religieuses. Histoire d’espérer, en cette fin d’année, autre chose qu’un «Noël des achats».

La déception était au rendez-vous, au sortir de la conférence de presse. Si les prescriptions fédérales limitent tout office religieux à 50 personnes, à condition que celles-ci se tiennent à 1m50 les unes des autres, le Canton de Genève a préféré s’en tenir encore à une interdiction pure et dure. «C’est incompréhensible», se désole le pasteur réformé. «Nous avons toujours respecté un arsenal de mesures très strictes, des règles qui émanaient de nos faîtières respectives, édictées avant le reconfinement cantonal. Tout est là, tout est prêt, mais c’est l’État qui semble ne pas l’être», s’exclame-t-il, précisant cependant qu’une «concertation est en cours» pour la suite.

Les cultes et messes, foyers d’infection?

«Quelle surprise, cette allusion aux évangéliques alsaciens!» s’est étonné l’abbé Pascal Desthieux, vicaire épiscopal de l’Église catholique romaine de Genève. «Il s’agissait d’un congrès de plusieurs jours, alors que le virus était peu connu; rien à voir avec un office dans une grande église.»

L’épisode du foyer d’infection causé par le grand rassemblement évangélique de la Porte Ouverte, à Mulhouse en février dernier, a en effet été évoqué par le conseiller d’État Mario Poggia: un exemple de dérive prise en considération dans leur décision de maintenir cette interdiction. «Il va falloir réévaluer la situation actuelle avec l’ensemble des communautés concernées, mais il faut éviter des problématiques comme celles rencontrées par le passé avec les lieux de culte», a -t-il déclaré.

Blaise Menu s’interroge: «Qu’il y ait des communautés à Genève qui aient fait n’importe quoi, c’est possible. Mais lesquelles? Quand cela est-il arrivé? Et surtout: suivaient-elles un plan de protection comme celui qui est une réalité pour nous depuis des mois? Aujourd'hui, je demande de la transparence!»

Lieux de culte ouverts et funérailles permises

Pour François Garaï, rabbin la Communauté juive libérale, également signataire de l'appel du 27 novembre, la situation est incompréhensible. «Difficile de savoir ce qui se passe au Conseil d’État, et pourquoi les responsables politiques ont tendance, dans les circonstances actuelles, à répondre par d’abord la négative, sans se montrer ouverts à la moindre piste de réflexion.» Il pointe certaines incohérences, notamment au vu que les rassemblements privés sont autorisés dans le canton jusqu’à cinq personnes. «Si cinq personnes sont dans une synagogue le vendredi à 18h30, qui est l’heure de l’office, elles en ont le droit. Mais si elles désirent célébrer un culte, cela leur est interdit parce que c’est un culte. J’aimerais qu’on m'explique la cohérence du raisonnement!»

Pour Blaise Menu, la plus grande aberration réside surtout dans le fait que les communautés religieuses n’ont jamais cessé d’être actives pendant les temps les plus durs de la pandémie, notamment avec les services funéraires. «Nous avons conscience de la situation encore très préoccupante à Genève. Mais au regard de l’expérience indéniable que nous avons acquise ces derniers mois, qui permet de célébrer des funérailles à 50 personnes, nous n’avons pas l’impression de demander des choses inconsidérées.»

«Santé spirituelle» des croyants

Également contactées, la communauté évangélique et musulmane soutiennent pleinement l’appel des communautés historiques. Le Réseau évangélique de Genève s’apprête d’ailleurs également à écrire aux autorités. «D’autant plus que nos rassemblements sont très importants pour nos fidèles, souvent bien plus nombreux que les 50 personnes réglementaires, un maximum qui serait déjà bienvenu», déclare son président, Christian Bussy. Du côté musulman, on s’inquiète pour les fidèles privés de leur communauté, et de ce que le communiqué du 27 novembre appelait la «santé spirituelle» des croyants. «Par courrier, nous avons rappelé aux autorités l’apport moral, voire psychique des rassemblements religieux pour les fidèles», déclare Mohamed Levrak, porte-parole de la Fondation culturelle islamique de Genève. Nouvelle réunion du Conseil d’État dans dix jours.

Cultes réduits mais autorisés dans le reste de la Suisse romande

Autres cantons, autres mesures. Dans le reste de la Suisse romande, les présidents des Conseils synodaux (exécutifs des Églises) s’estiment heureux: alors que la période de l’Avent a commencé, ils peuvent continuer à proposer des célébrations aux fidèles. Si les prescriptions fédérales limitent les célébrations religieuses à 50 personnes, certains cantons ont limité encore davantage la jauge. Du côté de Neuchâtel, où les offices ont été un temps également interdits, on est revenu à ce quota. «Nous sommes très soulagés de pouvoir célébrer des cultes à 50 personnes. Toutefois, à 1m50 de distance réglementaire entre chacun, cela demandera une certaine organisation en vue des fêtes de fin d’année.» En Valais, si on était redescendu jusqu’à 10 personnes autorisées, on peut à nouveau, depuis cette semaine, se rassembler jusqu’à 50 personnes. «Mais à l’exception de l’Église protestante de Sion, nous ne pouvons pas accueillir autant de personnes, les paroisses étant souvent trop petites une fois les distances respectées», explique Gilles Cavin.

Dans le canton de Vaud, les rassemblements en Église peuvent encore réunir jusqu’à 30 fidèles. «Nous sommes reconnaissants et avançons dans la confiance avec le Conseil d’État et notre ministre de tutelle», déclare Marie-Claude Ischer. Même réglementation du côté de Fribourg, où Pierre-Philippe Blaser se veut encourageant: «Bien sûr, la liberté de culte est atteinte, mais les cultes continuent. Nous faisons tout notre possible pour appliquer strictement des règles afin de continuer d’éviter que les lieux de culte deviennent à leur tour des foyers d’infection.» 

C’est dans les paroisses de Berne-Jura-Soleure que les assemblées sont les plus maigres. Quinze personnes par culte, c’est l’ordonnance des trois cantons, «alors que les services funèbres, eux, peuvent encore accueillir 50 personnes», s’étonne Philippe Kneubühler. Ce dernier est d’ailleurs toujours dans l’attente d’une réponse à leur courrier envoyé au Conseil d’État jurassien, demandant à ce que les lieux de culte puissent être traités comme les surfaces commerciales et ainsi accueillir les fidèles à distance, au prorata de leur taille respective.