L’essor des espaces de coworking religieux

Aux États-Unis, le nombre d’espaces de travail partagés a doublé en moins de deux ans. Parmi cette nouvelle offre, Epiphany Space à Los Angeles, permet aussi d’entrer en relation avec une communauté de chrétiens.

«Je ne connaissais rien au coworking. Je savais juste qu'il y avait le besoin de se rassembler», lâche Melissa Smith. La foi occupe une grande partie de sa vie, tout comme la communauté. Pourtant, à Los Angeles, il est facile de se sentir isolé. Alors il y a six ans, elle a fondé Epiphany Space, un bureau de coworking, espace de travail partagé, pour les professionnels de la création à Hollywood. Un projet conçu dans une optique chrétienne. «Vous pouvez aller dans un café ou à la bibliothèque, mais dans ces endroits, vous n'êtes pas nécessairement en train d'établir de vraies relations», ajoute-t-elle.

Le boom du partage

Aux États-Unis, le nombre de bureaux en coworking a augmenté de façon exponentielle ces dernières années. Selon le rapport 2019 sur les espaces de travail flexibles de la société publié par Colliers International, on dénombrait moins de 300 espaces de travail en coworking aux États-Unis en 2010. Fin 2017, ils étaient plus de 4000: Dallas, Raleigh-Durham, Boston et Seattle, le nombre de places de coworking a doublé en moins de deux ans.

Les gens affluent vers les espaces de coworking parce qu'ils sont souvent moins chers que la location d'un bureau dédié à sa propre entreprise. De plus, de nombreux bureaux de coworking sont dotés d’un personnel administratif, d'accès à des imprimantes, de Wi-Fi et de salles de réunion. Ils sont aussi populaires pour d’autres avantages: café et snacks gratuits, happy hour régulier, «pièces zen» et douches.

Un esprit chrétien

Bâtir une communauté entre les nombreux indépendants, travailleurs à distance et petites entreprises qui travaillent dans ces bureaux partagés fait partie de l'objectif de la plupart des espaces de travail en coworking. C’est aussi le but que recherchait Melissa Smith en lançant Epiphany Space, à Los Angeles. Là-bas, les relations se construisent à la fois avec les chrétiens et les non-chrétiens, à travers des ateliers, des soirées ou simplement en travaillant les uns avec les autres. La moitié de la communauté d'Epiphany Space seulement est chrétienne. Et aucune mention n’est faite à ce sujet sur le site internet.  «Je n'ai jamais conçu Epiphany Space comme un club chrétien. Nous avons des échanges sur Dieu, nous prions les uns pour les autres, mais nous n'imposons nos croyances ou nos perspectives à personne», précise Melissa Smith. 

La coloration chrétienne du lieu vient aussi de sa gestion. On y trouve par exemple des bibles dispersées ici et là et une salle de prière – également utilisée comme salle de réunion ou d’appels téléphoniques. Melissa Smith encourage aussi les membres chrétiens à prier les uns pour les autres. Malgré tout, impossible pour les visiteurs d’étiqueter l’endroit comme chrétien avant d’y travailler et de parler avec les occupants. Une volonté chère à la fondatrice. «Je pense qu'il est facile pour un chrétien de créer une bulle et d'y rester sans avoir une idée de ce qui se passe dans le monde», observe Melissa Smith. Notre but est de créer de l'espace pour que les gens puissent s'épanouir et que l'art puisse être cultivé.»

Dans ses relations avec les membres d’Epiphany Space, elle garde néanmoins toujours ses valeurs chrétiennes à l’esprit. Lorsque l’un d’eux s’est retrouvé sans emploi et que son séjour à Epiphany Space était sur le point de prendre fin, par manque d’argent, «je l’ai regardé et lui ai dit «Viens. Bientôt, tu pourras payer d'avance.» La personne a rapidement retrouvé du travail et retrouvé une situation stable. «Si dans une telle situation, nous affirmions: nous sommes une entreprise, tant pis, à plus tard, la personne aurait sombré dans la dépression et l'isolement, ce qui aurait rendu cette période de chômage beaucoup plus difficile», ajoute Melissa Smith.

Le prix de la place

Tous les utilisateurs d'Epiphany Space étant des artistes disposant de moyens réduits, Melissa Smith tient à proposer des loyers abordables. Alors que certains bureaux de coworking offrent du café haut de gamme, de beaux bureaux et une terrasse sur le toit, Epiphany Space a surtout profité de meubles donnés et la plupart des bureaux sont des espaces ouverts. «Ce n'est peut-être pas pour tout le monde, mais pour les artistes d'Epiphany Space, cela a du charme», avoue la responsable.   À Los Angeles, WeWork, une franchise de coworking, propose des bureaux ouverts dans un espace commun pour un loyer mensuel de 400 fr. et allant jusqu’à plus de 5000 fr., pour les bureaux d'équipe. Quant à Epiphany Space, la facture s’élève à 20 fr. par jour, 75 fr. par semaine ou 200 fr. par mois.

Juifs et musulmans de la partie

Les chrétiens ne sont pas les seuls fidèles religieux pionniers de ce type de communautés de coworking. Shahed Amanullah a cofondé Affinis Labs, récemment acquis par la société d’investissement Frost Capital, pour aider à répondre aux besoins des entreprises ayant des valeurs islamiques, en les mettant en contact avec des entrepreneurs partageant leurs idées et en leur offrant des cours et des opportunités de réseautage. Certaines de ces entreprises, par exemple, travaillent dans la mode à bas prix ou le financement participatif, comme LaunchGood. «La mode à bas prix est une valeur islamique, mais l'entreprise ne le communique pas de cette façon. Elle s'adresse à tous ceux qui veulent s'habiller à petit prix. Même si elle s’inspire du patrimoine et de la tradition islamiques, il y a peut-être quelque chose qui parle à tout le monde, explique Shahed Amanullah. Nous essayons de mettre en relation des gens qui partagent nos idées pour qu’un échange ait lieu.»

Le cofondateur d’Affinis Labs n'est cependant pas intéressé à soutenir les entreprises qui ne s'adressent qu'à la communauté musulmane. Il précise d’ailleurs qu’Affinis Labs a refusé les gens qui étaient venus à lui avec des idées ou des entreprises commerciales comme un Facebook musulman ou un YouTube musulman: «Cherchez-vous à vous isoler du reste du monde ou à vous épanouir en tant que communauté religieuse pour que le reste du monde puisse en bénéficier?», leur a-t-il demandé. Selon lui, toutes les entreprises religieuses devront, à terme, se poser cette question.

Pour Shahed Amanullah, la question dépasse l’espace physique de travail, c'est pourquoi Affinis Labs a créé une plateforme, connectant les gens à travers le monde entier. «Si nous avons un espace de coworking à Washington, seule une toute petite partie du marché mondial peut y accéder. On s'est vite rendu compte qu'il fallait penser au-delà d'un espace de coworking.»

Mais pour SketchPad, un espace de coworking à Chicago dédié aux entreprises juives à but non lucratif ayant une mission sociale, l'emplacement physique reste important. De nombreuses personnes qui travaillent aujourd'hui chez SketchPad, dépendaient d’organisations qui collaboraient en permanence, mais dont les bureaux restaient éloignés et dans des bâtiments qui ne répondaient pas à leurs besoins. Irene Lehrer Sandalow, directrice de SketchPad, a eu l’idée de réunir ces entreprises pour répondre à tous leurs besoins et leur permettre de mieux collaborer sur des projets communs. «Nous passons tellement de temps à planifier», constate Lehrer Sandalow. Au lieu de cela, les gens d'ici peuvent simplement passer, partager leurs idées et récolter l’avis des autres. Il est également utile de savoir quelles sont les entreprises qui existent, afin d'éviter qu'elles ne fassent double emploi», ajoute la directrice.

En plus d'encourager la collaboration, SketchPad donne de l'importance aux valeurs juives dans la façon dont l'espace de coworking est géré. L'une de ces valeurs est l'hospitalité, hachnasat orchim. SketchPad cherche à ce que tous leurs utilisateurs se sentent les bienvenus. Ainsi, les WC sont accessibles aux handicapés et non genrés. SketchPad valorise également la justice environnementale, de sorte que l'espace de coworking recycle et composte. «Tout le monde ici est impliqué dans les différents éléments qui font de Sketchpad ce qu’elle est», se réjouit la directrice.