Faut-il censurer les Écritures?

Dans un ouvrage courageux, le théologien Simon Butticaz, directeur de l’Institut romand des sciences bibliques à l’Université de Lausanne, ose s’attaquer aux questions les plus dérangeantes posées par le texte biblique. L’objectif? Promouvoir la lecture d’un «Nouveau Testament sans tabous». Interview.

La lecture de la Bible ne saurait être un long fleuve tranquille. Tant le théologien, le croyant que le simple curieux peuvent se retrouvés déconcertés par tel ou tel passage – qui sur la place des femmes, qui sur l’homosexualité, l’esclavage ou encore la position d’Israël. Refusant de céder à la tentation de faire l’autruche, le théologien vaudois Simon Butticaz, par ailleurs directeur de l’Institut romand des sciences bibliques à l’Université de Lausanne, a décidé d’aborder ces questions de front. En ressort un ouvrage aussi didactique que courageux, explicitement intitulé «Un Nouveau Testament sans tabous».

Votre livre se concentre sur les tabous du Nouveau Testament, est-ce à dire que ceux-ci posent théologiquement davantage de problèmes?

A l’origine de ce livre se trouvent quelques grandes questions qui fâchent: comment se fait-il que Jésus ne dénonce jamais l’esclavage, alors que cette barbarie érigée en système asservissait un tiers ou presque de l’Empire romain? Pourquoi Paul voue-t-il les Corinthiennes au silence et leur impose-t-il le voile en public? Et que penser de la tradition pascale dite du «tombeau vide»: vérité historique ou hallucination collective? Que faire de ces pages qui malmènent tour à tour la foi, la morale ou la raison? Faut-il censurer ces «Écritures scandaleuses»? Les accompagner d’une mise en garde ou les réserver à un public d’adultes critiques et avertis?

Pour votre part, vous avez choisi de vous attaquer de front à ces questions. Y a-t-il eu un déclic en particulier à l'écriture de ce livre?

C’est à me faire l’écho de reproches ou d’incompréhensions fréquentes qui entourent le Nouveau Testament en Église ou dans la société que je me suis engagé. Avec une ambition: revendiquer sur les textes fondateurs du christianisme une interprétation intellectuellement rigoureuse et socialement responsable. Le tout, sans tabous ni complaisance.

Dans quel état d'esprit avez-vous abordé ces questions délicates?

Avec une éthique, celle de l’exégète. Celui-ci se doit de prendre le texte au sérieux, dans sa double distance: culturelle et historique, évitant de projeter sur lui ses valeurs et ses convictions personnelles. Ou alors la Bible n’est rien d’autre qu’une «auberge espagnole»!

Pourriez-vous dire aujourd'hui que vous avez trouvé réponse à toutes ces questions, et que celles-ci vous laissent désormais en paix?

Des réponses, mon livre en risque. Avec prudence, toujours. En effet, c’est surtout à circonscrire l’espace du sens que je m’engage patiemment, convaincu que la qualité d’un savoir se vérifie à son argumentation: le parcours de lecture est-il plausible? Tient-il compte de tout le texte et de tout dans le texte  Le contexte historique est-il éclairant? En quoi l’écrit considéré est-il l’enfant de son siècle? Etc.

Quel conseil donneriez-vous à celui ou celle qui reste taraudé par un texte biblique problématique?

Ne pas refermer la Bible ou enjamber l’obstacle, mais s’engager dans un corps-à-corps avec le texte et les lectures qu’il a suscitées et suscite toujours à nouveau. Le texte, les autres et soi-même: tel est le triangle vertueux de l’interprétation des Écritures. 

Trois questions qui fâchent 

 

 

 

 

 

L’homosexualité

«Le dossier est délicat. En cause, les obstacles qui interdisent de convoquer de manière immédiate les textes du Nouveau Testament dans les discussions sur l’homosexualité conduites aujourd’hui dans les Églises et les sociétés occidentales. Exemple: le terme même d’« homosexualité » comme celui d’« hétérosexualité » sont, on le sait, modernes; et les spécialistes ajoutent qu’il n’existe pas d’exacts équivalents dans le monde méditerranéen de l’Antiquité. C’est dire si la prudence est de mise dans ce dossier; j’en préviens d’entrée de jeu mon lecteur.

Abordant tour à tour l’image biblique de l’humain, puis les textes du Nouveau Testament invoqués dans ce débat, j’aboutis à deux conclusions majeures. En premier lieu, à la différence d’autres sources de l’Antiquité, le Nouveau Testament est peu disert en matière de sexualité. Ce n’est pas tout: quatre versets sur les quelque 8000 que totalise le Nouveau Testament sont fréquemment invoqués dans la discussion théologique sur l’homosexualité (Rm 1,26-27 ; 1 Co 6,9 ; 1 Tm 1,10). Quantitativement faible, cette poignée de versets n’a surtout jamais le statut d’une thèse ou d’un argument-clé dans le contexte littéraire considéré; c’est toujours à titre d’illustrations, des illustrations largement empruntées aux cultures anciennes, qu’ils interviennent dans l’argumentation des auteurs du Nouveau Testament. Avec en prime un silence: celui de Jésus, lui-même, qui ne se prononce jamais sur le sujet.

En deuxième lieu, en retour, si l’on valorise la conviction baptismale de l’apôtre Paul selon laquelle la foi fait advenir en Jésus Christ une humanité nouvelle qui supplante toute forme de discriminations de statut, de genre ou d’orientation (Ga 3,28 ; 6,15), alors il n’est plus permis d’invoquer, comme le font certains apologètes d’une humanité par définition hétérosexuée, le mythe de Genèse 1. Car que dit Paul dans le texte baptismal lu en Galates 3,28 : « il n’y a pas masculin ni féminin », prenant l’exact contre-pied de Genèse 1,27. On peut donc à bon droit dire, comme l’a fait récemment le président du Conseil de la FEPS, que les personnes homosexuelles comme hétérosexuelles sont parties intégrantes de la création bonne voulue par Dieu en Jésus Christ.»   

 

L’intolérance du christianisme

«En tant que religion monothéiste, affirmant détenir la vérité, le christianisme serait intolérant. C’est le grief lancé depuis l’aube de l’Église contre la foi chrétienne. Là encore, cette accusation n’est pas esquivée dans mon livre. Au reste, tout groupe social a besoin de frontières pour se maintenir dans la durée. Sinon, parole de sociologues, il se dissout dans son environnement. D’où notre question: où se situe la ligne de partage entre l’Église et ceux que Paul nomme «les autres » (1 Th 4,13)? Et en quoi, cette posture n’est-elle pas le simple vestibule d’un rejet d’autrui? Peut-être précisément parce qu’avec l’Évangile, le croyant n’est plus inféodé à une culture ou une origine en particulier. Avec la Croix, son identité, il la doit à Dieu et non plus aux critères terrestres…»

 

La destinée du peuple d’Israël

«Je relis l’un des grands textes du Nouveau Testament où Paul réfléchit intensément à l’avenir du peuple élu. Lui-même Juif, l’apôtre se voyait probablement reprocher ses propos excessivement durs face à la Loi de Moïse et contre la circoncision: la lettre aux Galates en est un exemple. Or dans trois chapitres de la lettre aux Romaines (Rm 9–11), l’homme de Tarse empoigne cette question à bras-le-corps: « Dieu a-t-il repoussé son peuple?» (Romains 11,1).

Annonçant un salut sans la Torah – don que le Dieu d’Israël avait fait à son peuple sorti d’Egypte –, Paul ne fausse-t-il pas compagnie à l’alliance juive? Ou alors serait-ce Dieu lui-même qui, en se manifestant par grâce dans le Messie Jésus, renie ses promesses et ses alliances faites avec peuple choisi?

La question est pressante et Paul ne l’esquive pas, arrivant au terme d’une argumentation serrée à une double conviction: si Dieu ne renie pas le peuple juif, c’est qu’Israël est invariablement le peuple élu de Dieu; et si Dieu sauve Israël, c’est qu’il est un Dieu d’amour pour tous, Juifs et non-Juifs. C’est cette espérance que Paul signe au terme de ces trois chapitres, en Romains 11,25-32 précisément. Ce texte joue, de nos jours, un rôle majeur dans le dialogue judéo-chrétien.»