Un cours d’eau à travers les religions

C’est l’été, le temps des canicules et des baignades rafraîchissantes. Alors puisque tout un chacun ne rêve plus que de se jeter à l’eau, Protestinfo vous propose une série estivale dévolue à cet élément précieux, source de toute vie sur Terre. 1/4

«L’eau ne résout rien, mais rend tout possible.» C’est avec ces mots que le physicien allemand Wilfried Hacheney (1924-2010) résume, en conclusion de ses recherches, le mystère entourant ce précieux liquide. Qu’elle soit de pluie, de mers ou encore de rivières, l’eau est en effet à l’origine de toute vie sur Terre. Pas étonnant dès lors que cet élément soit si présent au sein des différentes religions, questionnant précisant les liens entre vie et trépas.

Une bénédiction vitale

Dans l’Antiquité, «l’eau est quasiment déifiée», formule le théologien français Frédéric Gangloff. «Selon la mythologie mésopotamienne, les dieux sont nés d’un mélange entre les flots salées des océans et l’onde douce des fleuves». Et le spécialiste de citer «En-ki, la divinité aquatique par laquelle la terre est devenue fertile» ou encore «le monstre des profondeurs, le Léviathan», personnifiant le chaos précédant la fondation du monde.

«L’eau est considérée comme un élément vivificateur dans un contexte où elle est rare», explique David Hamidovic, spécialiste du judaïsme ancien à l’Université de Lausanne (Unil). Ainsi, dans le Proche-Orient, «les systèmes religieux mettent en avant les rites autour de l’eau dans une perspective agricole (cultes de la fécondité) ainsi que le dieu de l’orage (Ba’al), aussi dieu de la pluie».

Le terme arabe (mâ’) qui désigne l'eau peut être traduit par "eau" ou "sperme"
Wissam Halawi, professeur d’histoire sociale et culturelle de l’islam à l’Unil

Même notion de fertilité au sein de l’islam: «Dans le Coran, l’eau est source de vie, que ce soit dans le monde céleste ou intelligible», indique Wissam Halawi, professeur d’histoire sociale et culturelle de l’islam à l’Unil. «Il s’agit d’une eau fertilisante, le terme arabe (mâ’) qui la désigne pouvant d’ailleurs être traduit par "eau" ou "sperme".»

Un châtiment divin

Véritable bénédiction, cet élément peut tout autant se muer en sanction divine. «Selon les textes égyptiens, le monde a été créé par l’eau, mais il disparaîtra aussi à la fin des temps en sombrant dans les flots», expose Frédéric Gangloff. Même polarité au sein de l’islam: «L’eau apparaît comme le signe de la miséricorde de Dieu, mais c’est ainsi également qu’Il châtie les hommes et les femmes sur Terre, soit en les en privant, soit en leur infligeant les trombes du déluge», formule Wissam Halawi. Et de souligner que «si le Coran décrit la profusion au Paradis de fleuves, de rivières et de jardin splendides, il y oppose l’eau bouillante de l’enfer».

Dans la plupart des traditions hindoues, cette symbolique aqueuse se révèle pareillement antinomique: «On y croise tour à tour les eaux primordiales d’où émerge Brahma, celle des rivières associées à la fertilité et à la prospérité, mais aussi les flots susceptibles d’engloutir le monde», commente Philippe Bornet, spécialiste de l’hindouisme à l’Unil.

Un rituel de purification

Tantôt source de vie ou moyen d’anéantissement, l’or bleu s’est surtout imposé dans les diverses traditions religieuses comme vecteur de pureté. «En islam, l’eau douce a un rôle purificateur», note Wissam Halawi. «Les croyants l’utilisent ainsi pour faire les ablutions du corps avant la prière.» Dans l’hindouisme, «presque tout temple dispose d’un bassin dans lequel les dévots s’immergent avant d’effectuer des rites dans le temple lui-même», indique Philippe Bornet. «Outre l’ablution des mains et de la bouche en amont des rites de commensalité, les rituels de pèlerinage ont fréquemment pour destination un endroit situé au bord de l’eau dans lequel les pèlerins se baigneront et les cendres d’une personne décédée seront idéalement dispersées dans le Gange.»

Dans ces rituels de purification, toute eau n’est cependant pas bonne à être utilisée. «Les juristes musulmans ont longuement questionné la qualité de l’eau qui doit servir aux ablutions», nous apprend Wissam Halawi. «Ils ont, en définitive, posé des règles et des conditions pour savoir laquelle peut être considérée comme pure.»

Dans le judaïsme, la question s’est également posée: «La Bible hébraïque distingue l’eau stagnante et l’eau vive», relève David Hamidovic – seule cette dernière pouvant alors servir dans ces rituels.

Nouvelle appartenance

Dans le christianisme, cet élément déploiera une dimension radicalement plus symbolique. «Le baptême par l’eau pour les premiers chrétiens devient une forme aboutie de ces rituels de purification, ce rite devenant le symbole de la transformation de la personne et de sa nouvelle appartenance au peuple de Dieu», explique David Hamidovic.

Dans cette optique, il sera alors plus question de «régénération» que de «purification». «Si l’eau permet de nettoyer les saletés matérielles, elle permet également de laver les impuretés religieuses et morales», décrit alors Christian Grosse, de l’Institut d'histoire et anthropologie des religions à l’Unil. Ainsi «le baptême est un lavement qui libère le nouveau-né de la souillure du péché originel», poursuit le spécialiste, «en même temps qu’une cérémonie d’agrégation à la communauté chrétienne».

A partir du IV siècle, les catholiques font encore usage «d’une eau bénite, qui permet de bénir des personnes et des choses», énonce Christian Grosse, «notamment utilisée pour la guérison des malades». Or, précise-t-il, «depuis la Réforme, les Églises protestantes rejettent l’usage de l’eau bénite, comme par exemple lors du signe de croix effectué à l’entrée de l’église», se concentrant sur sa seule dimension symbolique. Une position des plus logique, attendu que chez les Réformateurs, seule la foi compte.