Pierre Viret, réformateur post-moderne?

L'ancien pasteur vaudois Arthur-Louis Hofer, 88 ans, vient d'être honoré par la Faculté Jean Calvin pour l'ensemble de son travail de réédition consacré à Pierre Viret, le «réformateur oublié». L'occasion de revenir sur la pensée de ce prédicateur vaudois qui, si elle est largement moins connue que celle de Calvin, n'en contient pas moins des éléments d’une profonde actualité. Explications.

Le Vaudois Pierre Viret (1511-1571) est parfois surnommé le «réformateur oublié», tant sa renommée est moindre que celle de son homologue et ami genevois Jean Calvin. Sa pensée n’a pourtant rien à envier à ce dernier. Selon certains spécialistes, elle pourrait même contenir des éléments permettant de redonner une vigueur nouvelle à l’Église réformée. Convaincu de ce fait, le pasteur Arthur-Louis Hofer, aujourd’hui âgé de 88 ans, a consacré une grande partie de son temps à la réédition des œuvres principales de Pierre Viret, en particulier l’Instruction chrétienne en la doctrine de la Loi et de l'Évangile (4000 pages publiées par L’Âge d’homme entre 2004 et aujourd’hui).

Pour l’ensemble de ce travail, il a reçu le 6 avril dernier une médaille d’honneur de la Faculté Jean Calvin d’Aix-en-Provence. «Cette réédition, enrichie de notes historiques, est de nature à faciliter la redécouverte de l’œuvre riche et originale du réformateur vaudois par un large public», souligne Michel Johner, doyen de la faculté.

Pourquoi pareil sacerdoce?

Arthur-Louis Hofer s’est d’abord penché sur les œuvres du troisième grand réformateur romand d’importance, Guillaume Farel. «J ’ai toujours été fasciné par ces textes anciens», glisse-t-il. En 1980, il fait publier le «Sommaire et brève déclaration», un texte datant de 1525. Il s’intéresse ensuite progressivement aux travaux de Viret. «En vue des 500 ans de sa naissance, en 2011, je me suis dit qu’il fallait agir pour que ses idées ne soient pas à nouveau oubliées», se souvient l’ancien pasteur de l’église Saint-Jean de Lausanne. L’homme est également un grand admirateur du catéchisme de Heidelberg,  écrit par deux théologiens qui avaient suivi les enseignements de Viret».

Le moment décisif intervient en 1997. A l’issue d’un colloque sur Viret organisé à Genève, Arthur-Louis Hofer participe, avec d’autres spécialistes du réformateur vaudois, à la création d’une association pour mettre en valeur sa pensée. S’ensuit une série de publications d’œuvres n’ayant, pour certaines, pas été rééditées depuis le XVIe siècle. Ces travaux suscitent bientôt de l’intérêt aux États-Unis, où une autre association dédiée à Pierre Viret est créée. Les textes sont alors traduits en anglais. Une grande maison d’édition brésilienne est également intéressée par des traductions en portugais.

Langage «simple et vivant»

Cet engouement interroge sur l’actualité des thèses de Pierre Viret aujourd’hui. «Davantage que les autres réformateurs, plus attachés aux questions exégétiques et dogmatiques, Pierre Viret a développé une théologie pratique de la bible», note Jean-Marc Berthoud, auteur de plusieurs ouvrages sur Viret et la Réforme.

Le prédicateur vaudois, né à Orbe entre 1509 et 1511, avait ainsi l’habitude de s’adresser directement au peuple, dans un langage simple et vivant. «Ses écrits étaient moins académiques que ceux de Calvin, mais aussi moins tournés vers l’esprit scientifique moderne. C’est sans doute pour cela qu’il a eu moins de succès que le Genevois par la suite», remarque Dominique-Antonio Troilo, président de l’Association Pierre Viret.

Le réformateur était en effet partisan de l’ancienne science qualitative (à distinguer de la science quantitative moderne) pour laquelle, comme dans la Bible, toute la réalité portait le sens métaphysique, moral et spirituel que le Créateur lui avait confié. Pour lui, le Dieu trinitaire était non seulement l’auteur de la Bible, mais aussi de l’ordre de la création et du sens de l’histoire. «Cela lui permettait une théologie et une philosophie de la nature concrète – qui n’était pas opposée, comme le veut la modernité, à la culture – contenant certaines préoccupations aujourd’hui conçues comme écologiques», précise Jean-Marc Berthoud.

Discours «post-moderne»

Viret était par exemple opposé à la vente de nourriture avariée, de médicaments nocifs et frauduleux, mais aussi à l’invention de nouvelles armes – comme le canon – ou à des impôts abusifs. Il déplorait également la décomposition et les inégalités sociale de son époque. Il écrit: «Le plus grand mal qui y puisse être, c’est quand la bourse publique est pauvre, et que les particuliers sont riches. C’est un signe tout évident qu’il y a très mauvais régime et très mauvaise police [gestion] en la chose publique, et qu’elle est gouvernée par larrons et brigands qui en font leur proie ». (Viret, «Le monde à l’empire et le monde démoniacle fait par dialogues», 1580). «Si Jean Calvin était, par certains côtés, un prémoderne, Pierre Viret, développa une critique des mœurs et de l’esprit de la Renaissance que l’on peut nommer, dans un sens, post-moderne. Son discours est en cela d’une grande actualité», commente Jean-Marc Berthoud.

Pour le spécialiste, il ne fait aucun doute que l’Église réformée pourrait s’inspirer des idées de Viret et de sa façon simple de s’adresser aux gens. Un constat que partage Arthur-Louis Hofer: «Il est nécessaire aujourd’hui de se plonger à nouveau dans cette pensée du XVIe siècle et de retrouver une certaine conformité avec nos réformateurs. L’Église pourra alors trouver un second souffle pour faire face aux défis de la modernité.»