L’armée allemande ouvre ses rangs aux aumôniers juifs et aux musulmans

Les forces armées allemandes nommeront bientôt des aumôniers juifs, ce qui ne s’était pas vu depuis la Première Guerre mondiale. Des aumôniers musulmans seront également accueillis dans leurs rangs pour servir les troupes militaires.

Après l'ère nazie et l'Holocauste, les quelques hommes juifs nés dans l'Allemagne de l'après-guerre ont été exemptés de service militaire. Depuis l'abolition du service militaire obligatoire en 2011, cependant, certains d’entre eux se sont portés volontaires et aujourd’hui, environ 300 juifs portent l’uniforme.

En février dernier, Josef Schuster, président du Conseil central des Juifs d'Allemagne (ZJD), confiait que l'Allemagne avait tellement changé qu'il était temps de «faire revivre une vieille tradition». «Soixante-dix ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, il est temps d'avoir à nouveau des aumôniers juifs dans les forces armées allemandes», écrit-il dans un article d'opinion du quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung.

Un signe de confiance

Les politiciens allemands ont paru soulagés que la proposition vienne de la communauté juive, qui est passée de 30'000 à 120'000 membres depuis la réunification de l'Allemagne en 1990. «En tant que ministre de la Défense, je suis très reconnaissante et heureuse que des femmes et des hommes de confession juive servent dans nos forces armées», a déclaré Ursula von der Leyen, une proche alliée de la chancelière allemande Angela Merkel, lors d'une conférence de trois jours sur cette question, le 3 avril, à Berlin. «Les rabbins militaires faisaient partie intégrante de la vie quotidienne d'un soldat dans les forces armées allemandes, a-t-elle ajouté. Je suis contente qu'ils le soient à nouveau bientôt!»

Pour Josef Schuster, la nomination de rabbins au corps des aumôniers «est un signe de la confiance croissante de la communauté juive dans la Bundeswehr (forces armées) en tant que membres de notre société démocratique».

Des forces supplémentaires

Actuellement, seuls les aumôniers protestants et catholiques romains sont disponibles dans la Bundeswehr, le nom donné aux forces armées qui comprend l'armée, la marine et l'aviation. Sur la moitié des soldats qui se sont identifiés comme croyants, on compte 53’000 protestants et 41’000 catholiques.

Pour des raisons juridiques, les quelque 3000 musulmans enrôlés n'ont jamais eu d’aumônier islamique. Les aumôniers chrétiens servent sous contrat entre leur Église et la Bundeswehr, mais les communautés musulmanes n’ont aucun organisme national central avec lequel Berlin aurait pu signer un contrat. Le ministère de la Défense a choisi d'utiliser des contrats dits de service pour amener des imams dans le corps des aumôniers sur une base individuelle. «Le ministère nommera bientôt de petits groupes d'aumôniers juifs et musulmans et s'élargira après avoir évalué leur expérience initiale», a précisé Ursula von der Leyen.

Michael Wolffsohn, historien juif allemand, a déclaré à la radio allemande DLF qu'environ 100’000 soldats juifs ont combattu pour l'Allemagne pendant la Première Guerre mondiale. «Beaucoup d'entre eux qui ont survécu à la Première Guerre mondiale ont été assassinés plus tard par les nazis», a-t-il ajouté. Michael Wolffsohn, né à Tel-Aviv en 1947 de parents réfugiés qui sont rentrés par la suite en Allemagne. Pour lui, il est tout à fait naturel que de jeunes juifs grandissant dans une Allemagne démocratique servent dans ses forces armées. Les en exempter indéfiniment reviendrait à édicter une sorte de «loi de Nuremberg positive», explique-t-il, en se référant aux lois antisémites sur la «race» que les nazis avaient adoptée en 1935.

Une proximité avec les soldats

En plus de diriger des services religieux et de fournir des conseils spirituels, les aumôniers juifs et musulmans auront notamment pour tâche de certifier si les repas sont kasher ou halal. «Les rabbins pourraient ajouter des considérations éthiques spécifiquement juives dans leurs discussions avec les soldats», imagine Michael Wolffsohn, citant comme exemple un débat entre universitaires selon lequel les chrétiens auraient mal traduit le commandement biblique «Tu n’assassineras point» en «Tu ne tueras point».

Ursula Von der Leyen voit aussi les nouveaux aumôniers comme un signe que les forces armées veulent s'opposer à l'intolérance croissante dans la société. «Surtout à une époque où l'antisémitisme, la polarisation religieuse et le sectarisme sont en marche, c'est un signal important, a-t-elle expliqué. Nous voulons nous y opposer ensemble de manière décisive.»

Josef Schuster a indiqué que l'armée enquêtait sur environ 450 Allemands d'extrême droite dans ses rangs, dont certains ont déjà été expulsés. «Un juif confronté à l'antisémitisme de ses camarades soldats pourrait préférer le signaler à un rabbin qui connaît bien les forces armées, mais ne fait pas partie de la chaîne de commandement.»

Des candidats triés sur le volet

Comme leurs homologues chrétiens, les nouveaux aumôniers seront proposés par leurs communautés religieuses, la Bundeswehr décidant en dernier ressort qui sera nommé. Pour les juifs, l'ordination en tant que rabbin est une exigence. L'islam n'ayant pas la même structure, les candidats musulmans devront avoir un diplôme en théologie islamique d'une université allemande et subir un contrôle de sécurité. Pour Josef Schuster, deux aumôniers juifs, un libéral et un orthodoxe, seraient suffisants par rapport au petit nombre de juifs présents dans les forces armées.

S'entendre sur les aumôniers musulmans sera probablement plus compliqué, d'autant plus que la plus grande organisation musulmane d'Allemagne - la DITIB financée par la Turquie - fait l'objet de critiques croissantes en tant que défenseur des politiques conservatrices du président turc, Recep Tayyip Erdogan. Mgr Sigurd Rink, l'aumônier protestant en chef, a déjà déclaré que les aumôniers musulmans ne devraient avoir aucun lien avec le DITIB ni «dépendre de l'argent des États arabes ou prêcher les maximes des Frères musulmans».

Tom Heneghan, RNS/Protestinter