«Certains concepts chrétiens ne signifient plus rien pour nos contemporains»

Isabelle Graesslé, pasteure et théologienne est présidente de l’association qui co-organise l’exposition genevoise «Dieu(x), modes d’emploi?» Sur plus de 1500m2, cette manifestation explore les pratiques religieuses contemporaines et leurs mutations.

De quelle manière sont abordées les religions dans l’exposition Dieu(x) modes d’emploi ?

I.G : L’exposition s’ouvre avec la section «Divinité» mettant en scène une série d’objets d’arts, dont près d’un tiers viennent de grands musées suisses. Elle se poursuit, à travers différents thèmes comme avec «Au-delà», où l’idée n’est pas d’expliquer les différentes traditions, mais d’écouter des témoins, notamment romands qui expliquent comment ils vivent leur religion. De même, pour ce qui concerne les rites de passage, une auteure genevoise raconte dans une mise en scène artistique l’expérience qu’a constitué le baptême de ses enfants. Bien sûr il n’y a pas que des témoins protestants!

 

Créer une exposition pour expliquer les pratiques religieuses signifie-t-il que celles-ci ne sont aujourd’hui plus comprises par le grand public ?

Ce n’était pas l’objectif des fondateurs de ce projet (voir encadré ci-dessous) mais j’y vois quelque chose de pédagogique, oui. Aujourd’hui nous n’assistons pas à la fin du religieux, mais plutôt à l’essor du religieux «hors-piste», hors des institutions traditionnelles.

Notre civilisation vit un temps de passage. Ces moments-là –on parle ici de décennies ou de siècles–, comme celui qui a vu naître la Réforme protestante, il y a 500 ans, se caractérisent par un bouleversement complet de nos repères. L’époque est tellement angoissante, on a l’impression que le sol sur lequel notre civilisation se construisait disparaît, sans que l’on puisse voir la suite. Face à cela, soit on verse dans une religiosité ouverte, -cela fait 20-30 ans qu’on parle de ce bric-à-brac religieux-, soit on bascule dans une religiosité plus fermée, qui révèle plutôt l’impossibilité de dépasser son angoisse.

Je crois que nous sommes dans une forme de «réenchantement du monde» pour reprendre ou dépasser Marcel Gauchet, qui analysait, lui, le «désenchantement du monde» de la fin du XXe siècle.

Les représentations de Dieu ces dernières décennies ont ainsi beaucoup évolué. J’ai commencé mes études de théologie dans les années 1980. A l’époque, on nous disait qu’il ne fallait pas «anthropologiser» Dieu, en lui donnant des attributs humains. La vision d’un dieu «Seigneur», mais aussi un Dieu «père» dominait. Aujourd’hui, on se trouve dans une représentation presque impersonnelle: on parle d’une énergie, une présence, un Dieu qu’on cherche à éprouver en soi dans sa créativité, son souffle…

 

Cela signifie-t-il que le christianisme est capable de se renouveler, ou bien qu’il se contente de se fondre comme il peut dans les tendances du moment?

Ces lames de fond se réalisent sur des décennies. Impossible de prévoir ce qui va se passer! Pour le christianisme, le défi c’est de savoir comment répondre à ces besoins diffus, de spiritualité, de rites tout en restant dans une tradition vieille de 500 ans côté protestant ou de 2000 ans, côté catholique et orthodoxe!

Au fond, les religions traditionnelles travaillent sur des formes renouvelées de leurs pratiques. Aujourd’hui, dans le protestantisme notamment, on constate un grand travail sur les rituels, qui ont été négligés depuis longtemps. Or, les rituels sont constitutifs des religions comme le dit Emile Durkheim et notamment au moment des passages.

 

Comment l’exposition évoque-t-elle ces reconfigurations religieuses?

Dans tout temps de passage se pose la question fondamentale de savoir ce qu’on garde de sa tradition. Cette question est évoquée dans l’exposition au travers des différentes thématiques présentées: l’au-delà est une question centrale. Soit la réponse chrétienne reste ce qu’elle a toujours été, soit on s’en détourne car la religion n’y répond plus de manière plausible : les concepts d’enfer, de salut ne signifient plus grand-chose pour nos contemporains. Il en va de même pour la question de la communication avec le ou les dieux, elle se matérialise au travers de différentes modalités exprimées dans la section «Culte». Le chapitre «Lieux», montre à travers de multiples endroits ou objets, que, eux aussi, sont importants, tout comme le corps, avec l’essor des religions orientales où le corps est un outil d’intercession avec le divin. Les intercesseurs aussi voient leur rôle questionné: les pasteurs ne sont en théorie pas des gens à part, mais les fidèles les investissent bien souvent d’un rôle qui n’est pas celui que souhaitaient Calvin et Luther…

L’exposition évoque à la fois l’universel dans la pratique religieuse, et ce qu’elle a d’individuel. Le tout dans une perspective laïque, c’est-à-dire le respect de toutes les religions et la prise en compte par exemple de l’athéisme.

Enfin, les conflits dans les religions seront traités par une pièce de théâtre qui aborde la question de la violence religieuse au travers d’une histoire mettant en scène deux actrices. Elle sera jouée trois ou quatre fois par jour dans l’espace de l’exposition. C’est aussi une façon très plurielle d’entrer dans l’événement. Pour soutenir le propos, il fallait tous ces aspects. Je voulais une exposition «totale», pas juste «un savoir» à absorber, mais une expérience à vivre.

 

Qui financera tout cela ?

L’exposition sera gratuite, et sera ouverte à de nombreux scolaires. L’objectif est  de couvrir les frais, pas de réaliser des bénéfices. Ce n’est pas l’organisateur, Tempora, qui finance mais l’Association genevoise «Exposition Dieux, modes d’emploi à Genève» que je préside et qui est financée uniquement par des fonds privés. Ils sont issus de  donateurs ou fondations souhaitant rester anonymes ou encore de la Loterie romande.

 

Propos recueillis par Camille Andres

 

Isabelle Graessle, DR

Isabelle Graesslé

Isabelle Graesslé est pasteure et théologienne protestante, docteure de l’Université de Strasbourg, privat-docent de celle de Berne. Elle a été la première modératrice de la Compagnie des pasteurs et des diacres de Genève. Entre 2004 et 2016 elle dirige le Musée International de la Réforme à Genève. Aujourd’hui pasteure à Prilly-Jouxtens, (VD) elle préside l’Association genevoise «Exposition Dieux, modes d’emploi à Genève» qui organise l’exposition éponyme.

A voir

Affiche de l'exposition à Genève

Cette exposition qui aura lieu à Palexpo cet automne (11-octobre au 19 janvier), existe depuis une quinzaine d’années ; elle a déjà été montée dans plusieurs villes européennes et en Amérique du Nord (Bruxelles, Madrid, Paris, Varsovie, Québec, Ottawa,). Conçue sous la direction de la société Tempora et du Musée de l’Europe à Bruxelles, l’exposition « Dieu(x), modes d’emploi » propose une approche diversifiée et « tout public » du fait religieux. En 2006, lors de sa conception, l'exposition a été validée par un comité scientifique chevronné présidé par M. Barnavi, avec pour membres, notamment, Régis Debray, Mohamed Arkoun, Maurice Godelier et Krzsystof Pomian. Elie Barnavi, est historien et essayiste, professeur émérite d’histoire de l’Occident moderne à l’Université de Tel-Aviv et spécialiste des guerres de religions au XVIe. Il est actuellement directeur scientifique de Tempora. L’exposition est le fruit d’un commissariat  collectif assuré par l'équipe de Tempora en collaboration avec l’Association Dieux Modes d’emploi Genève, présidée par Isabelle Graesslé. L’objectif est d’aborder les religions sous un angle anthroplogique avant l’histoire ou la théologie. Et d’éviter toute hiérarchie entre les confessions représentées, l’athéisme y tient d’ailleurs une place, aux côtés des trois religions du Livre (judaïsme, christianisme et islam), des religions asiatiques (bouddhisme, hindouisme, taoïsme) et de l'animisme, de l'Afrique à l'Océanie en passant par les Amériques.

Infos: www.expo-dieux.ch