Nilda Fernandez: une jeunesse protestante

Le plus espagnol des chanteurs français raconte une vie fortement influencée par le protestantisme de sa famille andalouse. L’anticlérical, le nietzschéen reste marqué par Jésus-Christ, «ce révolutionnaire».

Le rythme lancinant de Nos fiançailles, l’évocation nostalgique de Madrid, Madrid, les paroles tranchantes des Anarchistes, et cette voix étrange et envoûtante mêlant français et espagnol: Nilda Fernandez, 60 ans le 25 octobre, est ce chanteur-auteur-compositeur qui connut le succès dès les années 80. Le guitariste a bien d’autres facettes, homme de scène, écrivain et poète ; et révèle dans son autobiographie un fort attachement au protestantisme de son enfance. La Parole de Jésus y résonne très fort. C’est que, transplantée à Barcelone, son arrière-grand-mère andalouse puisa la force de faire face à une situation désespérante dans la foi évangélique révélée par un missionnaire des rues, qui lui fit lire la Bible. Transplanté à son tour, à l’âge de six ans, lorsque son père trouva du travail à Lyon, le chanteur se souvient des psaumes de son enfance et des Évangiles.

Attaché à Jésus

Nilda — Daniel, en verlan, prénom inventé par la chanteuse franco-marocaine Sapho — n’a pas suivi la voie d’intégration des secundos espagnols des années 60. L’enseignant se jette dans la chanson un peu par hasard, après des études de philosophie et de lettres. Premier album à 24 ans, six ans de galère et puis le succès. Nominations aux Victoires de la musique, Grand Prix Charles-Cros, récitals en Argentine, où il chante avec la grande Mercédès Sosa, long séjour à New York, tournées au Chili, au Mexique, triomphes à l’Olympia, voyage au Québec… Nilda Fernandez devient cet artiste polyvalent résistant à toute étiquette, qui met en musique les poèmes de Lorca, rend hommage à Ferré, Barbara, Polnareff et d’autres, publie un roman et parcourt, au pas du cheval, mille kilomètres en roulotte de Barcelone à Lyon et Paris, en chantant dans les villes et les villages. Puis, en 2001, il disparaît inopinément en Russie pour cinq ans de spectacles à travers l’ancienne URSS et Israël. De retour en France, il publie un second livre, égraine albums et tournées, spectacles toujours renouvelés, du cirque cubain à l’opéra rock breton, souvent en équipe avec les artistes très divers que son originalité attire. Comme son site Internet et ses blogs, son nouveau livre, Contes de mes 1001 vies, déborde d’anecdotes, de choses vues et vécues — mais aussi de récits littéraires et de réflexions qui font sentir combien l’homme est sensible aux aspects subtils de l’existence et à ses mystères. Questionné frontalement sur sa spiritualité, Nilda Fernandez n’esquive pas : Nietzsche ET Jésus.

La prétention de ces gens qui disent ‹Dieu dit› et ‹Dieu veut›, insupportable!
Nilda Fernandez
À contre-pied

D’abord le philosophe « aveuglé pour être allé trop près de la lumière », qui a le courage de refuser tout système «dans lequel se lover bien à l’abri, protégé par une explication du monde». Et pourtant l’anticlérical, allergique aux institutions qui ont mésusé du message du Christ («La prétention de ces gens qui disent ‹Dieu dit› et ‹Dieu veut›, insupportable!»), reste attaché à Jésus. Nilda Fernandez cite la femme adultère, le bon Samaritain et les pharisiens: «Sa pensée révolutionnaire prend les choses à contre-pied et semble surgir de nulle part! Je ne sais pas dans quelle philosophie de l’époque trouver quoi que ce soit qui ressemble à la manière dont Jésus procède.» C’est en Israël, pendant un bain de mer, que l’artiste a «…la révélation . Elle m’est venue toute seule, sur cette terre qui a porté Jésus. C’est comme si j’avais été criblé de dettes; je devais au boucher, au boulanger, au bistro, et je rasais les murs. Et tout à coup, le bistro m’invite, le boulanger et le boucher me saluent amicalement: «Tu ne dois plus rien à personne ! Un type est passé, il a payé tes dettes.» Nous nous trimballons avec tellement de culpabilité, la nôtre et celle héritée des générations passées, c’est trop lourd ! Et tout à coup, ta dette est effacée — absolument, sans les conditions que les religions ont glissées en douce par la suite.» Nilda Fernandez est reparti léger; pas irresponsable, au contraire: «ce pardon absolu m’a tranquillisé. Mais accepter d’être libéré oblige aussi à libérer les autres…» Il a des pages émouvantes sur la mort de son père, sur un enfant mort-né. La vie après la mort? «Il me semble qu’on vient de quelque part et qu’on va quelque part. Si on a la conscience de quelque chose, c’est peut-être parce que cette chose existe. Sinon, arriverait-on à la penser?»

Contes de mes 1001 vies

Aux Éditions de l’Archipel, Nilda Fernandez publie ce kaléidoscope habilement construit et bien écrit, souvenirs, récits, évocations littéraires, album de voyages et témoignage de ses rencontres autant que de sa philosophie de vie. De salace à spirituel, bien davantage et bien plus riche que les mémoires d’un chanteur, même si les conquêtes féminines y abondent.

La guerre selon Nilda

Extrait de son blog sur Le Club de Médiapart

«La guerre est une anomalie, vous le savez bien, une pathologie humaine. (…) Elle cherche la destruction de l’autre, (…) puis remonte par capillarité jusqu’aux plus grands dénominateurs communautaires que sont, depuis quelques millénaires, les Nations. (…) Voici le châtiment que s’infligent les humains quand ils ne veulent pas admettre qu’ils sont autre chose que des animaux esclaves de l’instinct et qu’ils peuvent à la fois être victimes et responsables des grands massacres que leurs tyrans – démocratiques ou non – utilisent pour anesthésier la peur de mourir.»