Laurent Gagnebin: «Les discours lénifiants sur la mort sous-estiment complètement la valeur de la vie et la violence de la mort»

Dans «J’ai peur de la mort», le théologien et pasteur Laurent Gagnebin critique les paroles réconfortantes d’un certain discours chrétien qui entoure la vieillesse et la mort
Ce petit ouvrage, d’une quarantaine de pages publié en mai 2016, exprime un amour profond de la vie terrestre et une foi dont le doute fait partie intégrante. Rencontre.

C’est étonnant pour un pasteur d’écrire un ouvrage sur la peur de la mort, pourquoi ce livre?

Le premier but est de vouloir déculpabiliser celles et ceux qui ont honte, parce qu’ils sont chrétiens, de dire qu’ils ont peur de la mort. Je l’ai essentiellement écrit pour le lecteur qui pense qu’il n’a pas le droit, qu’il n’est pas vraiment chrétien, qu’il n’est pas un bon disciple de Jésus parce qu’il craint de mourir. Vous pouvez être un croyant tout en ayant cette peur. Je pense que c’est la pointe de ce texte. Si ce n’était simplement que pour exprimer mes propres peurs, cela n’aurait aucun intérêt.

Mais pourquoi en tant que croyant, est-ce si difficile d’avouer avoir peur de la mort?

Ce n’est pas pour moi que c’est difficile, c’est par rapport aux personnes auxquelles je m’adresse. En général, la plupart des gens pensent qu’un croyant, un chrétien entre autres, croit en quelque chose après la mort et que pour cette raison il n’en a pas peur. On confond très souvent la foi avec «il croit en la vie éternelle», donc la mort ne lui fait pas peur. Et cela va même plus loin du côté des incroyants, des athées et des sceptiques qui imaginent que celui qui croit ne le fait que pour compenser sa peur de la mort, telle une forme d’aliénation religieuse.

Pour moi, la foi va bien au-delà, il s’agit de vivre un christianisme pratique et social sur cette Terre, dans notre vie et dans le présent.

A la fin de votre livre, vous dites opter pour la résurrection des morts, pourquoi choisir cette position?

Si je dis choisir la résurrection et non pas l’immortalité de l’âme, c’est parce que j’ai été trop souvent gêné par des discours sur l’immortalité qui consistent en une manière de tout spiritualiser. Le concept de l’immortalité de l’âme est presque fatalement lié au fait que le corps ne compte pas, que la Terre n’est pas importante et que ce monde-ci ne mérite pas notre attachement.

Au contraire, en choisissant la résurrection des morts, je montre que je prends au sérieux la dimension corporelle, matérielle, physique et sexuelle de notre existence. Je suis agacé par ce spiritualisme désincarné et exsangue d’un certain christianisme qui me semble diamétralement opposé au message de l’incarnation.

Mais finalement, avez-vous réellement peur de la mort?

C’est vrai que j’exprime un geste de confiance, je m’en remets à Dieu. Je suis un croyant, mais cela ne veut pas dire que je sais. Ma peur de la mort implique mon amour de la vie; en effet chaque minute de moins et une minute de plus. J’ai la chance et le privilège de pouvoir dire que j’aime la vie. Ainsi, je ressens cette terreur de perdre cette joie, ce bonheur, cette chose merveilleuse, cette plénitude qui deviendra néant.

Laurent Gagnebin, en quelques mots

Philosophe et théologien, né en 1939 à Lausanne, Laurent Gagnebin a été pasteur dans les paroisses protestantes libérales de l’Oratoire du Louvre et du Foyer de l’Ame, à Paris. Professeur à la Faculté de théologie protestante de Paris, il a également dirigé l’hebdomadaire Réforme et la rédaction du mensuel Evangile et liberté. En plus de la théologie pratique, ses recherches se sont essentiellement portées sur les grandes figures de l’athéisme, telles que Simone de Beauvoir, Albert Camus, André Gide et Jean-Paul Sartre.Référence du livre:

Laurent Gagnebin, J’ai peur de la mort. Paris: Van Dieren Editeur, 2016, 42 p.