Des vitraux d'Erni dans le temple de Martigny

Des vitraux, signés Erni, vont illuminer le temple réformé de Martigny. Ils ont été offerts par Léonard Gianadda: le cadeau de Noël est beau même s'il ne sera ouvert qu'en janvier.
(Légende Photo: le premier vitrail, monté dans l'atelier à Reims.)

Le temps où les réformés valaisans devaient se réunir dans l'arrière-salle d'un café est dépassé. Mais l'église réformée de Martigny est vétuste et la salle de paroisse trop petite. Impossible de s'y réunir à plus de cinquante personnes.

Devant l'afflux de protestants dans cette région (voir encadré), la communauté locale entreprend des travaux de rénovation. Dans la foulée, Léonard Gianadda, l'homme qui a lancé la Fondation du même nom à trois pas de l'église réformée, décide de lui offrir un vitrail. Parce que sa femme Annette est protestante. Parce que pour l'épouser, voilà plus de 50 ans, les deux amoureux avaient dû s'exiler dans le canton de Vaud le temps de la cérémonie.

Ami de Léonard, l'artiste lucernois Hans Erni a répondu présent. Conçus pendant l'été, ses trois dessins plaisent à Pierre Boismorand, le pasteur de Martigny. Il le dit à M. Gianadda. Qui ne s'embarrasse pas de longues réflexions et décide d'offrir non pas un, mais trois vitraux, à la petite église.

Elle en aura même quatre puisqu’elle est déjà dotée d'un vitrail d'Ernest Biéler. Les trois vitraux d'Erni remplaceront trois verrières pâles, hautes de 3,70 mètres et larges de presque 90 cm. Ils devraient être posés mi-janvier. « Ces vitraux vont changer la physionomie de l'église, s'enthousiasme le pasteur. Car il n'y a pas simplement le vitrail, il y a aussi la lumière portée. Ceux qui seront assis dans notre église seront touchés par ces reflets, pas simplement en les regardant, mais parce que la lumière traversant les vitraux viendra se poser sur eux. »

Le corps d'un taureau

A Reims, l'atelier Marq travaille d'arrache-pied depuis deux mois pour transposer les esquisses d'Erni du papier au verre. Le premier vitrail s'élance déjà de toute sa hauteur dans la verrière de l'atelier. On y voit une femme qui tient contre elle son enfant avec passion. A ses pieds, des poissons tandis qu'une colombe surplombe le tout. Les couleurs comme le trait sont vifs.

Du deuxième vitrail, on voit émerger le corps d'un taureau sur la table lumineuse. Un homme et un cheval rejoindront l'animal plus tard. Le pasteur Pierre Boismorand y lit le 6e jour de la création, celui des hommes et des animaux. Hans Erni parle plutôt de « réalité brutale du monde et du travail». Enfin, le dernier vitrail, inspiré de Jonas, en est au stade de la découpe des verres.

Avant d'en arriver là, Pierre Boismorand a proposé une quinzaine de thèmes à Hans Erni. Est-ce que le pasteur en retrouve la trace dans les esquisses de l'artiste ? Est-ce qu'on peut dire que ce sont des scènes bibliques ? « Si on ne le sait pas, on n'en est pas certain, car ces images sont universelles. Le travail de l'artiste, ce n'est pas d'enfermer l'interprétation, mais au contraire de l'ouvrir », répond le pasteur qui a fait le voyage à Reims début décembre avec un couple de paroissiens, les Zermatten.

"Est-ce Marie ou Eve?"

« Sur le premier vitrail, on voit une femme. Est-ce que c'est Marie, est-ce que c'est Eve ? Est-ce que ce sont toutes les femmes ? Bien sûr, on peut voir Marie et le Christ, mais aussi n'importe quelle femme peut s'y reconnaître, poursuit le théologien réformé. Un chrétien qui regarde ces vitraux y trouve une inspiration. »

Mais un athée également, car on y décèle clairement la dimension humaniste et universelle propre à l'oeuvre d'Erni. « Si je n'avais pas pu travailler librement sur ces vitraux comme je peux parler librement avec vous maintenant, sans bluff, sans être obligé de dire des choses auxquelles je ne crois pas, je ne l'aurai pas fait », confirme de son côté l'artiste, âgé de 102 ans.

L'artiste suisse n'en est pas à son coup d'essai avec l'atelier de Reims, qui a déjà réalisé avec lui les vitraux de l'église oecuménique de Sihlcity à Zurich. «L'alchimie entre l'artiste et l'atelier est importante», relève Stéphanie Marq, la patronne de l'atelier. « Nous nous sommes tout de suite sentis à l'aise avec lui. C'est un grand monsieur. »

Le choix des couleurs

Sur les dessins grandeur nature, première transposition des esquisses, Benoît Marq, le maître verrier, a tiré la ligne de plomb et choisi les couleurs. L'atelier dispose d'un grand nuancier de 1200 tonalités. « Dans ce travail particulier des verres gravés, la peinture intervient comme un accompagnement, explique Alain, le peintre-compagnon. C'est une traduction du geste de l'artiste. Vous voyez les grands gestes qu'Erni a lancés sur la maquette, ces grands aplats de couleur, et ce mouvement qui est général ! Cette vie, c'est étonnant ! »

Pour donner du mouvement et du relief, Alain utilise de la peinture à la grisaille faite de limaille de fer. « Avec elle, on arrive à modeler la peinture en lui donnant plus ou moins d'intensité, en atténuant les couleurs trop fortes, en les adoucissant. Si on a envie de souligner quelque chose, on accompagne le trait, on fonce les teintes. On peut aussi retirer de la peinture à la grisaille pour redonner davantage de brillance à certaines parties de l'œuvre. »

Une fois le vitrail monté, l'équipe juge de l'effet de la lumière à travers les couleurs. « C'est un moment très important. On a une idée à peu près exacte de ce que donnera le vitrail in situ en le regardant indirectement dans un miroir », explique Mme Marq. Au passage, elle tient à éradiquer deux idées reçues touchant à l'art du vitrail: « On ne coule pas du plomb entre les parties de verre. On fait le sertissage avec des baguettes de plomb très malléables. Et au préalable, on ne colorie pas le verre ». Le verre est fabriqué et soufflé, déjà coloré, par la verrerie Saint-Juste-sur-Loire avant d'être livré par plaques à l'atelier Marq.

Cuites à 600 degrés

Une fois montées, peintes, retouchées, les pièces du vitrail sont cuites à plus de 600 degrés. Les couleurs prennent alors leur vraie teinte, plus douces, et le verre est scellé par le plomb. A Martigny, les vitraux seront orientés au sud. Hans Erni en a tenu compte. « Il a choisi des tons assez forts, car il faut tenir la lumière, poursuit la patronne de l'atelier. Le travail des verriers se place entre création et interprétation. Nous ne devons pas prendre le pas sur l'artiste, sur toute cette sensibilité qui est déjà dite. L'artiste ne doit pas se sentir trahi. »

« La réinterprétation est pourtant obligatoire, poursuit Alain. Le vitrail est tellement loin du papier. En plus, si on est trop fidèle au papier, cela peut devenir inintéressant au vitrail parce qu'il y a des choses que l'on ne pourra pas traduire. »

Erni, qui suit le travail à distance sur photos, défend ce qui a été réalisé jusqu'ici. « Je vois des idées qui se trouvaient dans mes esquisses déjà réalisées dans les vitraux dans une sorte de traduction exacte, mais avec en plus la dimension de la transparence. Si je peux voir une fois les vitraux à Martigny, je serai aussi heureux que lorsque je regarde une affiche, une toile ou une fresque que j'ai réalisée. »

Annette ne les verra pas

Mi-janvier, cela devrait être chose faite. Mais Annette Gianadda, qui est décédée jeudi 8 décembre au soir, ne verra pas les vitraux. Elle a heureusement vu les dessins d'Erni et rencontré les verriers de Reims, venus visiter le temple au mois de septembre.

Et si les portes des églises protestantes sont souvent fermées, à Martigny, elles ne devraient plus le rester longtemps. « Notre souhait, dit le pasteur Pierre Boismorand, c'est que le plus de personnes possible puissent entrer dans notre église, y voir quelque chose de beau, en sortir heureuses et grandies, touchées par une parole si elles viennent lors d'une célébration. Rajouter de la lumière, de la couleur, des nuances, de la beauté dans une église, cela me semble tout à fait pertinent, même à une époque qui préfère l'ipad et l'iphone».

"J'aime la femme à l'enfant"

« L'idée était d'abord de réaliser une seule fenêtre », relève Hans Erni dans l'atelier de sa maison à Lucerne. « Je n'ai pas pensé aux trois projets ensemble, mais cela se suit très bien, estime-t-il. A travers ces trois vitraux, j'aimerais suggérer l'humanité et des éléments comme l'eau, l'air, la terre. Et la liberté par le travail dans une lutte respectueuse avec notre environnement. »

« Au fond, j'aurais pu dessiner des machines fonctionnelles sur ces vitraux, poursuit Hans Erni. Mais ce n'est pas une idée qui donnerait une sorte de liberté. Ce serait exactement l'opposé. Et est-ce que cela vous aiderait à vous sentir plus humain ? Car ma peinture cherche cela: à rendre les humains plus humains. »

Hans Erni préfère-t-il un des vitraux ? « Celui de la femme à l'enfant », répond-il après réflexion. L'artiste centenaire réalise peut-être que grâce à lui une sorte de « madone laïque » fera son entrée dans un temple protestant, des lieux souvent peu généreux en représentations, encore moins féminines.

« J'espère que le croyant ou le visiteur qui entrera dans l'église pourra remplir son imagination de ces images, que cela l'aidera à penser l'avenir de l'humanité et à le rendre possible», poursuit l'artiste. « Et si ces vitraux lui permettent de découvrir tout à coup la beauté de la réalité qui l'entoure », l'artiste aura gagné son pari. TaBu

Les réformés sont plus nombreux


Interdits pendant trois siècles, les réformés sont désormais intégrés en Valais. Avec près de 20'000 personnes sur une population valaisanne qui en compte 300'000, ils frôlent allègrement la barre des 7%. Le canton du Valais et celui de Fribourg sont les seuls cantons romands qui voient le nombre de protestants augmenter. Cela en raison de la situation immobilière sur l'arc lémanique.

« On est passé d'un extrême discrétion à une certaine visibilité, relève le pasteur Pierre Boismorand. Maintenant les protestants sont acceptés en Valais. Leur place, modeste, est reconnue. Nous faisons partie d'une communauté et de la cité. Et dans cette cité, nous avons aussi envie d'apporter ce que nous sommes, de nous ouvrir et de contribuer à l'ensemble. »

En Valais, la confession protestante a été reconnue officiellement en 1975. Elle bénéficie d'une part de l'impôt des communes depuis 1993, rappelle Didier Halter, ancien président du Conseil synodal (exécutif) de l'Eglise réformée évangélique du Valais et actuel directeur de l'Office protestant de la formation au niveau romand. Auparavant, c'est la Société de secours aux protestants disséminés (VD, GE, BE) qui la finançaient.

Les protestants sont revenus en Valais au moment de l'entrée de ce canton dans la Confédération en 1815. Ils avaient été interdits depuis le début du 17e siècle après une décision de la Diète valaisanne. La première église protestante a été construite à Sion en 1876, d'autres ont suivi au début du 20e siècle. De petite taille, elles peuvent accueillir entre 50 et 100 personnes. Quant au premier pasteur, il a été nommé en 1868. Pour la petite histoire, Louis Segond, l'auteur de la célèbre traduction de la Bible du même nom, était l'aumônier du régiment genevois entré en Valais lors de la guerre du Sonderbund perdue par les catholiques en 1847. TaBuCet article a été publié dans :

L'hebdomadaire Echo Magazine le 22 décembre.