Nestlé et l'EPER ne font pas bon ménage. Près de 3500 personnes signent une pétition pour dénoncer cette alliance

Un an après l'élection de Roland Decorvet, directeur général de Nestlé Suisse, au sein du conseil de fondation de l'Entraide protestante (EPER), le soufflé n'est pas retombé
Une pétition comptant près de 3500 signatures sera remise lundi aux délégués de la Fédération des Eglises protestantes de Suisse (FEPS). Elle dénonce le changement de cap de l'EPER qu'implique, selon eux, la présence du directeur de Nestlé au sein de la direction de l'oeuvre d'entraide. Thomas Wipf, président de la FEPS, prendra position mardi sur cette pétition devant les 74 délégués de la FEPS, réunis pendant trois jours à Genève. Cette organisation a élu M. Decorvet au sein de conseil de fondation de l'EPER l'été dernier.
Parmi les pétitionnaires figurent Jean Ziegler, ancien envoyé spécial de l'ONU, Kathi LaRoche, pasteure au Grossmünster à Zurich ainsi que des politiciennes comme la conseillère aux Etats Liliane Maury Pasquier (PS/GE) ou la conseillère nationale Maya Graf (Verts/BL). Emmenés par Pierre Bühler, professeur de théologie à Zurich, et un comité de cinq personnes, ils somment l'EPER de préciser les rapports qu'elle entend entretenir avec le monde économique. L'oeuvre est également invitée à réviser sa stratégie 2008-2012, qui ancre, selon eux, la nouvelle direction prise par l'EPER. Il n'est pas demandé à M. Decorvet de démissionner. « Un symptôme » « L'élection de Roland Decorvet au conseil de fondation de l'EPER est un symptôme, le signe d'un discret changement de cap de l'oeuvre d'entraide », a expliqué M. Bühler à ProtestInfo. Aux yeux des pétitionnaires, rassemblés sous la bannière du « Comité pour une EPER politiquement engagée et prophétique », l'EPER est en train de perdre son profil « théologique et politique » pour se muer en oeuvre caritative, « se souciant uniquement de croissance à la manière de 'World Vision ' ».
« World Vision » est une ONG américaine, qui est très active sur le marché suisse. Disposant de moyens imposants, elle met les autres oeuvres d'entraide sous pression. Dans ce contexte concurrentiel, professionnalisation et lissage de l'image tiennent lieu d'impératif pour la survie, selon les ONG concernées.
Une première confrontation publique entre l'EPER et les pétitionnaires a tourné au dialogue de sourds. Elle réunissait Ueli Locher, directeur de l'EPER, Dölf Weder, membre du conseil de fondation de l'EPER et M. Bühler, accompagné d'Albert Rieger, pasteur bernois, impliqué dans « Terre nouvelle ». Près de 250 personnes, réunies dans la maison de paroisse Johannes à Berne, sont venues assister au débat, intitulé « Quo vadis EPER ?» jeudi dernier.
Si une tension a toujours existé entre l'EPER et les Eglises ou du moins une partie d'entre elle, c'est la première fois que celle-ci se manifeste de manière aussi forte, jugent plusieurs observateurs. Pourtant ce n'est pas nouveau qu'un représentant de l'économie fasse partie de la direction de l'EPER: le prédécesseur du conseiller national Claude Ruey (PLR/VD), actuel président de l'EPER et de SantéSuisse, l'organe faîtier des assureurs-maladie, n'était autre qu'un manager de Novartis. Personne n'avait réagi.
De plus, selon le code de bonne pratique des ONG, une personne qui pourrait vivre un conflit d'intérêts entre son activité professionnelle et son engagement privé est invité à se retirer pendant le débat en question. Qu'est-ce qui a mis le feu aux poudres cette fois?
Plusieurs éléments expliquent cette cristallisation du débat. Dans des registres différents, Nestlé et l'EPER sont actifs dans le même domaine: l'agroalimentaire dans le tiers monde. La question de l'eau, entre privatisation ou accessibilité garantie à tous via les droits de l'homme, illustre un désaccord concret. Guerre de l'image Les pétitionnaires considèrent que M. Decorvet ne peut pas dissocier son engagement professionnel de ses engagements à titre privé, si l'on suit l'argumentation développée dans la brochure intitulée « Enjeux éthiques d'une nomination controversée », rédigée par le groupe "EPER-quo vadis?". Dans cette guerre de l'image, Nestlé gagne aussi en sympathie auprès du public grâce à l'engagement caritatif de l'un de ses employés, estiment les pétitionnaires. Parallèlement, l'EPER perd sa liberté de dénoncer les injustices sociales et économiques.
Ensuite la collision entre les révélations de l'émission 'Temps Présent' sur l'affaire d'une taupe engagée par Nestlé au sein d'Attac, l'organisation altermondialiste, et l'annonce quelques jours plus tard de l'engagement de M. Decorvet au sein de l'EPER, n'a pas non plus joué en faveur du directeur de Nestlé Suisse. Grincement de dents A l'EPER, la pétition n'est pas bien reçue. « Les gens engagés sur le terrain ont été blessés », a déclaré Ueli Locher, directeur de l'EPER, jeudi à Berne. L'EPER n'entend pas remettre la stratégie 2008-2009 sur l'ouvrage, car elle a déjà fait l'objet d'une large consultation, a-t-il expliqué. Ce texte aurait une orientation trop néo-libérale, basée sur des critères de rendement, selon les pétitionnaires.
Faux, estime l'EPER. « Le professionnalisme n'est pas un changement de cap, mais une nécessité pour permettre à l'EPER de faire son travail le mieux possible sur le terrain », ont expliqué en substance ses porte-paroles. Entre les pétitionnaires et l'EPER, on peut parler d'un choc des cultures, des positions théologique et politique.
Autre demande des mécontents: qu'une réflexion critique soit menée sur les rapports qu'entretient l'EPER avec le monde économique. « Des coopérations avec l’économie, basées sur des critères précis, doivent aussi être initiées », peut-on lire dans la stratégie de l'organisation. M. Locher a concédé jeudi que ces critères n'avaient pas encore été précisés. Ancrage dans le protestantisme L'ancrage de l'EPER dans la protestantisme a aussi été questionné. Selon Eric Jaffrain, ancien directeur marketing de l’ONG évangélique Medair, « le témoignage protestant est davantage axé sur l'acte que sur la parole », a-t-il expliqué à ProtestInfo. Ce qui pose un problème, car à terme, pratiquement plus rien ne distingue une ONG protestante de n'importe quelle autre ONG, uniquement humanitaire, selon lui.
Pour expliquer la crise actuelle entre l'EPER et les pétitionnaires, l'enseignant à l'Université de Lausanne évoque la question de l'identité que les protestants se posent avec acuité dans une société sécularisée sur fond de crise économique et de crise des valeurs. M. Jauffrain, d'obédience évangélique charismatique, juge salutaire qu'une partie de la communauté des réformés demande à l'EPER de se positionner plus clairement.
A l'EPER, les arguments des pétitionnaires ne sont guère compris. « Sur le terrain, nous faisons preuve de modestie et nous laissons de côté les grands discours », a dit M. Locher. Et les Suisses les suivent: l'an dernier, les dons versés à l'EPER ont enregistré une hausse.
NOTE: les positions de la FEPS et de l'EPER feront l'objet d'un papier mardi, après leurs présentations devant les délégués de la FEPS à Genève.