Neuchâtel : scandale autour d'un culte radiodiffusé

Invité pour lancer la campagne de Carême lors d’un office retransmis en direct depuis la Collégiale, le secrétaire romand de Pain pour le prochain, Théo Buss s’en est pris à l’égoïsme de l’Occident et au passé de plusieurs grandes familles locales
En toile de fond de la polémique, cette interrogation: toute vérité est-elle bonne à dire dans une Eglise ?

« Dieu est bon. Il préfère les oubliés, les opprimés, les pauvres et les abandonnés ». Le ton était donné. Et il a fait scandale. Rarement une prédication aura suscité autant de réactions. En mettant en cause plusieurs anciennes figures illustres de la cité, et en stigmatisant l’égoïsme de l’Occident, le secrétaire romand de Pain pour le Prochain (PPP), service des Eglises réformées de Suisse pour le développement, a mis le feu aux poudres début mars à Neuchâtel et au-delà, puisque le message est passé en direct sur les ondes de la RSR.

Lettres de protestations, coups de téléphone rageurs, menaces de départ : la paroisse de la Collégiale, lieu symbolique de la ville et l’une de ses plus grandes communautés protestantes, se rappellera longtemps du 9 mars dernier. Ce jour-là, ouverture de la campagne oecuménique de Carême, un culte radiodiffusé est organisé par les paroisses de la ville de Neuchâtel. Comme de coutume pour une telle circonstance, c’est le service protestant de la Radio Suisse Romande (RSR) qui propose un intervenant. Etant donné le contexte, Théo Buss, pasteur et secrétaire romande de PPP depuis 1998, paraît tout indiqué. « La tradition est de laisser une totale liberté à l’orateur, en dehors de contraintes d’horaires. C’est à la communauté qui l’accueille qu’il rend des comptes », explique le responsable du service de la RSR. Surpris lui-même et désolé par l’ampleur de la polémique, il a décidé d’organiser un debriefing, le 13 mai prochain, en présence du Conseil de paroisse.

§« Des profiteurs de l’entreprise coloniale »Le message de Théo Buss, clairement militant, s’inscrit dans le genre nommé prédication politique aujourd’hui largement tombé en désuétude (lire encadré).

Le secrétaire romand de PPP commence par se demander « pourquoi la civilisation européenne n’a pas suivi cette inspiration du choix premier des pauvres » qui constitue selon lui le cœur de l’annonce biblique. Il poursuit son propos en opposant deux personnages du XVIIIe siècle : Max Havelaar, administrateur d’une colonie néerlandaise et grand défenseur de la cause indigène, et le Neuchâtelois Pierre Alexandre Du Peyrou, qui « tira l’essentiel de ses rentes d’exploitation des esclaves qu’il possédait au Surinam ». Plus loin, Théo Buss enfonce le clou : cet illustre ancêtre de la ville était en bonne compagnie ; "Il n’est de loin pas le seul qui ait profité de l’entreprise coloniale. Il y a eu des de Meuron, il y a eut David de Pury, considéré comme le bienfaiteur de notre ville ».

Pour une grande partie de l’assistance, composée comme à l’accoutumée dans la Collégiale, d’un public plutôt aisé et de représentants de grandes familles locales, la coupe est pleine. « Il y avait notamment une madame de Pury, descendante indirecte du personnage mis en cause, qui a vu salir son nom », se révolte le pasteur en titre de l’endroit Christophe Kocher. Le jeune ministre cache mal sa colère et comprend les nombreuses réactions de colère que la paroisse a reçue. « Une personne malade, qui a écouté le culte à la radio, m’a demandé où était là-dedans le message de vie, où se trouvait l’édification ? Et je dois dire que je suis d’accord. J’ai trouvé ces attaques désagréables et culpabilisantes ».

§Condamnation rapide du Conseil synodalLes autorités paroissiales et les autorités réformées du canton n’ont pas tardé à réagir officiellement. Une mise au point commune vient de paraître dans la « Vie Protestante » neuchâteloise. Les deux instances prennent leurs distances et regrettent des « propos inopportuns », sans doute dû à « l’emportement militant » de Théo Buss. Certaines des familles mises en cause et des personnes ayant réagi comptent parmi les importants donateurs de l’Eglise. Cela expliquerait-il cette réaction inhabituellement rapide ?

« Je ne remets nullement en question l’engagement social de Théo Buss que je respecte profondément. Mais il est Neuchâtelois d’origine et ne pouvait ignorer ce que susciterait dans cette ville et surtout dans une paroisse plutôt bourgeoise ce type de discours. Il y a eut une volonté de provocation d’autant plus gênante que beaucoup d’auditeurs de la RSR ont retenu le nom de la Collégiale et pas tellement celui de Pain pour le prochain, au point que certains m’ont écrit en pensant que c’était moi qui avait prêché. Je me sens un peu comme le dindon de la farce », explique le pasteur de la paroisse.

De son côté, Théo Buss s’avoue surpris par l’importance de la polémique à laquelle il ne s’attendait pas. « Je ne comprends pas pourquoi évoquer ce qui constitue des vérités historiques vieilles de plusieurs siècles provoquent une telle levée de boucliers. Tous ceux qui ont étudié l’histoire de ce canton savent ces choses ». Niant toute volonté de provocation, Théo Buss estime avoir fait son travail « d’actualisation de l’Evangile et délivré un message inspiré par la défense des pauvres qui constitue la principale mission de Pain pour le Prochain. Il ne s’agissait pas d’accuser qui que ce soit, mais de dénoncer un modèle néo-libéral qui ne fait qu’augmenter le désespoir du Sud ». Fallait-il pour autant mettre en cause des familles en citant des noms ? « J’aurais sans doute dû prendre davantage de précautions ». Le numéro de mai de la « Vie protestante » publiera une confrontation d’idées sur le contenu souhaitable d’une prédication. Théo Buss s’en réjouit déjà.