17 Novembre 2011 09:16 Samuel Ramuz
FormationCette fin de semaine*, la Faculté de théologie de l'Université de Neuchâtel (Unine) dépoussière l'oeuvre et la figure de Jean-Frédéric Ostervald, théologien et pasteur du XVIIIe. L'historien neuchâtelois Pierre-Olivier Léchot évoque l'envergure intellectuelle et internationale de celui que Barth qualifiait d'« homme d'Eglise de grand style ».
Par Samuel Ramuz
ProtestInfo : Pierre-Olivier Léchot, quelle est selon vous la marque de fabrique de l’action d'Ostervald à Neuchâtel ?
Pierre-Olivier Léchot : Je dirais une forme de modestie dans le ton et une volonté inaltérable d’arriver à ses fins. Tenez : en 1699, il écrit qu’il faut une nouvelle traduction de la Bible. Celle-ci ne paraîtra qu’en 1744 après de nombreuses péripéties. Mais Ostervald a tenu bon et regardez le résultat : sa Bible est resté en vente jusque vers 1900. Mes arrières-grands parents se sont mariés en 1908 et ont encore reçu une « Ostervald » !
P : Précisément, pourquoi sa traduction révisée de la Bible a-t-elle connu une telle longévité ?
P.-O. L. : Sans doute parce qu’elle parlait un langage à la fois simple et clair. C’est frappant, encore aujourd’hui, quand on la lit, on est impressionné par la qualité du style, un style qui est également remarquable dans ses sermons. Il faut dire qu’Ostervald avait étudié en France à l’époque de Boileau et de Racine. Il n’a pas pu passer à côté des règles du classicisme français !
P : Dans un de ses traités de morale qui a fait date, Ostervald s'attaque aux dogmes de l'orthodoxie calviniste. Pourquoi ?
P.-O. L. : Pour Ostervald, certaines doctrines protestantes, dont celle de la grâce en particulier, pouvaient avoir des conséquences fâcheuses sur le plan moral, à commencer par le relâchement des moeurs. Il s’est donc attelé à montrer que grâce et sanctification (ndlr: processus par lequel une personne se libère du péché par l'oeuvre du Christ) n’étaient pas contradictoires, mais pas dans le même sens que l’avait fait Calvin.
P : C'est-à-dire ?
P.-O. L. : Ostervald est allé beaucoup plus loin, en définissant par exemple la foi comme l’obéissance, là où Calvin parlait surtout de confiance, et en plaidant pour une valorisation des bonnes œuvres. En fait, j’aurais tendance à penser qu’un certain moralisme calviniste que l’on aime bien dénoncer en Suisse romande de nos jours – pensons aux romans de Chessex – doit plus à l’œuvre d’Ostervald qu’à celle de Calvin.
C’est à la fois son accentuation de la morale extérieure, visible, au détriment de la vie intérieure de même que la pression très forte que faisait peser son moralisme sur les épaules des croyants – si vous n’êtes pas irréprochables, attention aux peines éternelles ! – qui sont responsables du dédain actuel pour son œuvre.
P : Pourquoi son oeuvre théologique est-elle largement méconnue aujourd'hui alors qu'elle était connue de toute l'Europe protestante et traduite dans près d'une vingtaine de langues au XVIIIe ?
P.-O. L. : A mon sens, c’est à la fois son accentuation de la morale extérieure, visible, au détriment de la vie intérieure de même que la pression très forte que faisait peser son moralisme sur les épaules des croyants – si vous n’êtes pas irréprochables, attention aux peines éternelles ! – qui sont responsables du dédain actuel pour son œuvre.
Il faut dire que le Réveil du XIXe siècle, la théologie de Karl Barth de même qu’une certaine accentuation du sentiment en matière religieuse au détriment du raisonné – qu’Ostervald valorise grandement – sont passées par là... Mais beaucoup pourraient s’inspirer de la finesse de sa réflexion théologique.
P : N'est-ce pas un peu provocateur d'avoir mis au programme une conférence sur le christianisme et l'obscène sous les Lumières avant la journée consacrée au pieux Ostervald ?
P.-O. L. : Du point de vue historique, pas tellement. Le conférencier du vendredi, Jean-Christophe Abramovici, est un spécialiste de la littérature libertine qui interviendra aussi dans le cadre de la journée d’étude. Or Ostervald était très préoccupé par la progression des ventes dans ce domaine de la littérature.
Il a donc lutté pour contrer cette tendance. Par ailleurs, quand il s’exprime à propos de morale sexuelle, Ostervald ne veut pas choquer et donner de mauvaises idées à son lecteur. Donc il parle par allusion. Or c’était une pratique courante des écrivains libertins à cette époque mais qui voulaient, eux, stimuler l’imagination du lecteur de manière suggestive : comme quoi les extrêmes se rejoignent parfois !

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