06 Juillet 2010 14:01 Tania Buri
Les Alcooliques anonymes (AA) viennent de célébrer leurs 75 ans. Cette méthode permet à des milliers de personnes à travers le monde de ne plus boire sur le long terme. Elle s'adresse aussi aux proches des alcooliques qu'elle considère comme des co-dépendants. Jacques Besson, spécialiste de l'addiction au CHUV à Lausanne, donne son expertise tandis qu'un co-dépendant témoigne.
Tania Buri - ProtestInfo: Vous suivez une thérapie chez les AA pour co-dépendance alors que c'est votre partenaire qui a un problème d'alcool et de toxicomanie. Pourquoi?
Claude*: Lorsque mon partenaire s'est remis à boire après quinze ans de sobriété (initialement parce qu'il pensait avoir "passé le cap" et être suffisamment différent de la personne qu'il avait été à l'âge de 25 ans), j'ai passé quelques mois d'angoisse à ne pas savoir comment me positionner, en spectateur impuissant d'un crescendo très rapide de consommation d'alcool, de cannabis et de cocaïne.
Après environ trois mois, je suis allé trouver un thérapeute qui m'avait été recommandé, et qui était entre autres spécialisé dans le domaine de la dépendance. Il m'a tout de suite suggéré d'essayer les réunions de AlAnon et de Co-dépendants anonymes (je n'appellerais pas ces réunion "thérapie"). AlAnon a été créé en s'inspirant du chapitre du Big Book ("Gros Livre") des AA s'intitulant Aux Epouses.
Ces réunions, qui suivent la même structure que AA (les 12 étapes), s'adressent aux parents, amis et/ou partenaires de dépendants, abstinents ou non. Le principe de base est que toute personne est influencée par la problématique de dépendance d'un proche. Certains membres d'AlAnon ont grandi dans des familles alcooliques, d'autres pas.
Ces réunions permettent entre autres de dédramatiser, de partager son expérience, de lire - en groupe - la littérature spécifique à AlAnon, et principalement de retrouver une certaine sérénité face à la situation. De comprendre qu'on est affecté par cette problématique, mais qu'elle n'est pas la nôtre, et donc de pouvoir prendre certaines décisions et mettre en place des limites personnelles à l'implication psychologique et émotionnelle qui découle de l'addiction du partenaire.
P: Pouvez-nous nous expliquer la co-dépendance?
C: CoDa (Co-dépendants Anonymes) est un peu différent. Il s'agit d'une recherche plus directement personnelle, qui n'est pas spécifiquement liée au problème de dépendance d'un proche. En même temps, on y retrouve beaucoup de gens qui sont en relation avec un alcoolique ou un drogué. Il semblerait qu'il y a chez les co-dépendants une tendance souvent inconsciente à se trouver en relation avec des personnes qui ont des problèmes liés aux drogues et à l'alcool.
C: Dans mon cas, la personnalité de l'alcoolique (dans ma relation à mon partenaire) met en exergue toute cette panoplie de tendances co-dépendantes. Mais elles sont fondées dans mon éducation et dans l'expérience, entres autres, de la maladie paternelle (dépression). Le cercle familial ayant mis en place un rapport à la maladie (et au malade) qui n'est pas sans similarité avec celle de l'alcoolisme.
P: Estimez-vous être en meilleure posture après avoir suivi les AA? En quoi les AA vous ont aidé? Et votre partenaire?
C: Absolument. Je suis moins angoissé. AlAnon et CoDa m'ont permis de relativiser; d'admettre que le problème de dépendance de mon partenaire existait bien avant notre relation, et que même si je participais à cette situation, je n'en étais ni le moteur, ni la victime. Que ma vie existait indépendamment de ce problème, et que les choix étaient les miens. De me responsabiliser (me "prendre en main"). Aussi que la dépendance est une maladie et non pas un "choix de vie" ou une simple faiblesse. D'éliminer le jugement (pas facile...).
Pour mon partenaire (il avait suivi AA pendant des années au début de sa sobriété, mais avait arrêté de suivre les réunions peu avant notre rencontre), AA est un mode de vie. Plusieurs réunions par semaine, des engagements liés à son rétablissement (il est maintenant abstinent depuis deux ans et demi), il est invité à parler de son expérience à certaines réunions, il parraine un alcoolique récemment abstinent, et il fait un travail personnel, lié aux "préceptes" de AA, au niveau de ses buts, son ego, ses attentes, ses relations, tous les aspects de son existence qui peuvent être des "déclencheurs" par rapport à sa dépendance aux substances addictives.
P: Il y a une dimension spirituelle chez les AA. Pouvez-vous l'expliquer? Dans quelle mesure l'acceptez-vous ou non et la trouvez-vous pertinente, n'étant pas vous-même croyant? Cela a-t-il changé votre rapport à la spiritualité?
C: Pour moi, c'était une des difficultés principales de mon rapport avec les programmes de AA. La prière de sérénité - bien que présentée comme n'étant pas spécifiquement religieuse, mais spirituelle au sens le plus large du terme, commence avec le terme "Dieu". Une grande partie des participants aux programmes l'interprètent comme étant un (et utilisent le terme de) "esprit" ou "pouvoir" supérieur (Higher Power).
Beaucoup de non-croyants partagent leur difficulté et leur trajectoire spirituelle sur ce sujet lors des réunions. Il est souvent dit qu'il n'est pas nécessaire de nommer ce "pouvoir". Certains s'adressent à leur grand-mère décédée, d'autres à l'univers en général, et d'autres encore l'identifient à une version "supérieure" d'eux-mêmes. Et beaucoup sont simplement à l'aise avec la notion de Dieu, étant eux-mêmes croyants.Je ne suis pas le capitaine de tous les navires, et les choses se dérouleront sans mon intervention.
Après trois ans de programme, je vais et viens suivant les jours. Mon rapport à la spiritualité est en mouvement. J'essaie de pratiquer au maximum de mes capacités le concept de "laisser faire," principalement en admettant que je ne peux pas contrôler une grande partie des situations dans lesquelles je me trouve.
Que je ne suis pas le capitaine de tous les navires, et que les choses se dérouleront sans mon intervention. J'arrive parfois à comprendre, et croire, que le résultat sera exactement ce qu'il doit être, et sera d'autant plus positif par le fait que je n'essaie pas d'en contrôler le dénouement. Mais pour un co-dépendant, c'est un combat de toutes les minutes!
P: Dans quelle mesure votre partenaire va mieux grâce aux AA?
A: Tout d'abord, et simplement, il ne boit pas, il ne se drogue pas. Il est plus serein, il est plus heureux. Il projette moins, ses aspirations sont plus réalistes. Ayant une personnalité qui a besoin en permanence d'excitation et de nouveauté (un trait commun à beaucoup de dépendants), il est maintenant capable de se contrôler et d'apprécier des périodes de calme et de repos. Au niveau de notre relation, il lui est plus facile (c'est mon cas aussi) de séparer les problèmes personnels des problèmes du couple (et mes problèmes des siens).
D'autres organisations (désintoxication, psychiatres, médecins) ont certainement des résultats positifs, mais il semble que AA soit vraiment le groupe avec le plus grand nombre de réussites. Le fait qu'on puisse aller à un meeting à tout moment, gratuitement, et sans jugement, favorise certainement le processus d'abstinence.
P: Est-ce qu'une autre organisation, groupe d'aide, aurait pu vous aider de la même manière?
Dans mon cas, je pense que la thérapie "traditionnelle" a beaucoup à offrir. Mais j'apprécie la camaraderie et l'échange que l'on retrouve dans les réunions d'AlAnon et de CoDa. Il y a souvent quelque chose qui se dit lors d'une assemblée qui répond à l'une de mes questions, un de mes problèmes du moment.
L'écoute est très importante - la majorité des réunions basées sur AA n'autorisent pas les commentaires directs sur ce qui vient d'être partagé par l'intervenant. La thérapie traditionnelle est basée sur l'expression personnelle à forte dose, et j'ai parfois l'impression qu'elle peut favoriser un cercle vicieux de "problématique ad eternum" et de vase clos.
Ecouter les autres, sans intervention, fait aussi partie du principe de rétablissement, ou de "guérison" de AA. Les discussions peuvent évidement prendre place après la réunion, mais chacun apprend à moins juger, et dans la mesure du possible, à ne pas offrir de conseils non-sollicités.
Je dirais aussi, dans mon cas, que d'entendre les situations et les difficultés que d'autres ont à affronter me permet de relativiser mes propres problèmes, chose qui est parfois plus difficile à faire lors de séances individuelles avec un thérapeute. Et il n'y a pas de "professionnels" ou de "docteurs" dans les réunions basées sur AA, seulement un échange d'informations, et l'expérience de ceux qui suivent le programme depuis plus longtemps.
Il s'agit aussi de savoir de qui l'on parle. Si l'on prend les 80% de personnes qui consomment de l'alcool dans notre société, entre 5 à 10% en sont dépendants, 20% en abusent parfois et le reste en boit de façon récréative. Seule une minorité se fait traiter."Au secours, ne m'aide pas!"

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